• JtlP.10 : Devant le théâtre Marigny, Paris Le 10 avril, à 23h15

                Debout les bras croisés dans un recoin discret près de l’entrée, Avignant regardait les spectateurs rejoindre leur véhicule, emportant avec eux leurs souvenirs de la pièce. Guillaume avait honte. En dix-sept ans de carrière c’était la première fois qu’il avait un aussi gros trou de mémoire sur scène. Le plus terrible, c’est que Thomas Robson lui avait soufflé son texte et qu’il avait été incapable de lire sur les lèvres. Les spectateurs l’avaient encouragé par des applaudissements mais rien n’y avait fait, il ne parvenait pas à se souvenir de sa réplique. Thomas avait du parler à sa place.

                -Vous allez sans doute me demander pourquoi je ne suis pas venu vous saluer alors que je savais que nous logions dans le même hôtel ? avait-il dit.

                -C’est exact, avait piteusement répondu Guillaume.

                La longue tirade de Thomas qui avait suivit avait permis à Guillaume de reprendre ses esprits et de terminer la pièce sans difficulté apparente mais il s’en voulait encore énormément.

                -Ne me dit pas que tu rumines toujours ce qu’il s’est passé ? le sermonna amicalement Thomas en le rejoignant à l’extérieur du théâtre. Tu sais, ce n’est pas grave, ça arrive à tout le monde.

                -Je sais, soupira Avignant. Ce n’est pas la première fois que j’oublie mon texte mais d’ordinaire je finis toujours par m’en rappeler.

                -Alors, selon toi, qu’est-ce qui a fait que cette fois était différente des autres ?

                D’habitude, la femme que j’aime n’est pas en train de se battre pour rester en vie en Corée du Nord, pensa-t-il. Il se garda cependant de le dire à voix haute car Agathe lui faisait confiance, elle lui avait demandé de ne parler à personne de cette expédition et, malheureusement, son meilleur ami ne faisait pas exception.

                -Guy ? l’appela Thomas, le sortant de sa rêverie. C’est moi ou tu me caches quelque chose ?

                -Tu me connais trop bien, sourit Guillaume. Mais je ne peux pas t’en parler, je suis désolé.

                -Ne le sois pas, je suis un grand garçon, je peux comprendre, lui assura son ami. Si tu souhaites m’en parler plus tard, je suis là. Allez, inutile de rester ici. Rentre chez toi.

                -Tu as raison. A demain ! le salua-t-il.

                Guillaume s’éloigna en direction de sa motocyclette. Il ne prenait plus sa voiture depuis le départ d’Agathe car elle lui rappelait leurs adieux et il voulait à tout prix ne pas y penser. En mettant la main dans la poche de son blouson à la recherche de ses clés, Guillaume toucha un papier. Il le sortit et le regarda même s’il l’avait déjà identifié. Il s’agissait de la feuille sur laquelle Agathe lui avait expliqué qu’elle ne pouvait accepter le cadeau de Noël qu’il lui avait offert. En découvrant cela, lorsqu’il avait quitté la résidence des Lantier, Guillaume avait décidé de se rendre chez Agathe afin de mieux comprendre ce refus. C’est ainsi qu’il se retrouva en compagnie de Chantilly, devant la porte du studio de la journaliste, un 1er janvier.

                Il sonna. A ses côtés, Chantilly ne tenait pas en place. Elle aimait découvrir des endroits où elle n’était jamais allée, et l’appartement de la jeune femme n’échappait pas à cette règle. A peine la porte fut-elle ouverte que le caniche s’était déjà précipité à l’intérieur, arrachant un cri de surprise à Agathe. En reconnaissant Guillaume, elle identifia immédiatement la boule de poils qui faisait le tour du studio en courant. Elle se détendit légèrement mais le comédien sentait qu’elle n’était pas vraiment heureuse de le voir.

                -Je te dérange ? lui demanda-t-il en utilisant, enfin, le tutoiement.

                -Non, pas du tout, je lisais. Entre, l’invita-t-elle.

                -Merci. Chantilly, assis ! ordonna-t-il à son chien.

                -Laisse, ce n’est pas grave. Donne-moi ton blouson.

                Il lui tendit sa veste et elle l’accrocha au portemanteau. Après avoir fusillé du regard Chantilly, qui venait de sauté sur le canapé-lit, Guillaume se décida à entrer dans le vif du sujet :

                -Tu es partie très vite hier soir, tu étais pressée ?

                -Oui, affirma-t-elle en le conviant à s’asseoir, le chauffeur de mon taxi m’a appelé pour me dire qu’il était garé dehors, alors je n’ai pas voulu le faire attendre. J’espère que Henry ne l’a pas trop mal pris. Veux-tu boire quelque chose ?

                -Un verre d’eau, s’il te plaît.

                Elle mentait, Guillaume en était certain. Si elle s’était enfuie, c’était sans doute qu’elle voulait éviter de devoir se justifier à propos du cadeau refusé, raison pour laquelle elle n’est pas contente de me voir aujourd’hui, conclut-il. Il avisa le livre posé sur la table et commenta :

                -Emile Zola. C’est intéressant ?

                -Non, mais je n’avais encore jamais lu Germinal, expliqua-t-elle. Mieux vaut tard que jamais.

                Elle déposa deux verres d’eau sur la table. Lentement, Guillaume en avala une gorgée.

                -Oui, c’est vrai, confirma-t-il. D’ailleurs, je te remercie pour le livre. J’en ai commencé la lecture ce matin.

                -L’histoire de France est autrement plus intéressante que Zola, tenta Agathe.

                Guillaume comprit sans mal qu’elle souhaitait éviter de parler du bracelet mais il était décidé à en venir aux faits.

                -Et mon cadeau, il ne te plaisait pas ? lança-t-il finalement.

                -Je croyais que ma petite lettre était claire, se désola Agathe en soupirant. Je ne peux pas accepter ce bijou, je pensais que tu comprendrais.

                -Dis plutôt que tu n’en veux pas, se moqua-t-il. Il ne te plaît pas ?

                -Bien sûr que si, là n’est pas la question, seulement, peux-tu me dire combien tu as déboursé pour ce bracelet ?

                Guillaume ne répondit pas de suite. Il sortit de sa poche la petite boîte contenant le bijou, la regarda un instant, puis la posa sur la table, bien en face d’Agathe.

                -Le prix ? C’est la seule chose qui t’embête ? Et c’est pour cela que tu refuses ce bracelet ? Alors, d’une part, un cadeau, ça ne se refuse pas, d’autre part, tu n’es pas censée connaître le prix de ce qui t’est offert et enfin, si c’est cela qui t’inquiète, je ne m’attends pas à ce que tu me fasse un cadeau de même valeur et pour cause : tu n’es pas censée en connaître le prix.

                Cette dernière remarque arracha un sourire à la jeune femme. Guillaume en fut ravi. Il fit un signe à son chien, qui se prélassait toujours sur le clic-clac de la journaliste, afin que celui-ci s’approche. Il le prit dans ses bras et l’installa sur ses genoux de telle façon que le caniche se retrouva assis, les pattes avant posées sur la table, dans une posture très humaine. Pour conclure sa petite tirade, Guillaume ajouta :

                -Maintenant, si tu ne veux toujours pas accepter le bracelet, je peux toujours essayer d’en faire un collier pour Chantilly, elle en sera enchantée.

                Comme pour appuyer les dires de son maître, la petite chienne émit un aboiement joyeux, accentuant le comique de la scène. Cela fit rire Agathe. Chantilly en profita pour sauter à terre et s’asseoir à son côté, en la fixant de ses grands yeux noirs. Guillaume choisit cet instant pour exposer son dernier argument :

                -Ne sois pas jalouse Chantilly mais, je pense qu’il ira beaucoup mieux à Agathe.

                Loin de se vexer, le caniche monta sur les genoux de la journaliste et lui lécha le visage. En riant toujours, cette dernière écarta d’une main le museau baveux du chien et s’adressa à Guillaume :

                -Merci.

                -Mais je t’en prie, répondit celui-ci en posant ses coudes sur la table et son menton dans ses mains. Bon, tu l’ouvres ?

                Il rit à son tour, heureux qu’Agathe accepte le cadeau. Celle-ci, prit délicatement le paquet, retira l’emballage dorée et ouvrit la boîte.

                -Il est vraiment magnifique, murmura-t-elle en contemplant le bracelet.

                Guillaume sourit. Agathe ferma le bijou autour de son poignet droit. Elle se leva car Chantilly s’était déjà précipitée sur le sol, et vint déposer un baiser sur la joue de l’acteur qui ferma les yeux avec bonheur. Un aboiement sonore mit fin au contact des lèvres de la jeune femme sur la peau de Guillaume.

                -Je ne t’ai pas oublié, Chantilly, la rassura Agathe, j’ai un petit quelque chose pour toi.

                La journaliste se dirigea vers son bureau. Comme si elle avait compris, Chantilly la suivit. Agathe mit la main sur un objet marron, long comme une main. Un petit nœud rouge avait été accroché autour. Guillaume reconnut une friandise pour chien de la forme d’un os. Agathe l’agita au-dessus du caniche qui se dressa sur ses pattes arrière pour tenter de la saisir.

                -Joyeux Noël, lui dit Agathe en faisant tomber l’os dans la gueule du chien.

                Aussitôt, celui-ci tourna les talons et se précipita sur le canapé pour le dévorer.

                -Chantilly ? demanda Guillaume.

                -Ouarf ! répondit l’intéressée.

                -C’est ça, confirma-t-il, on dit merci !

                Agathe et Guillaume éclatèrent de rire.


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