• JtlP.13 : Au sud du fleuve Kumya, Corée du nord Le 12 avril, à 12h30

                Bien loin de se douter de ce qu’il se passait dans le reste du monde, Agathe, George, Lena et Lyov avait reprit leur route en direction du fleuve Kumya, qu’ils avaient fini par atteindre Ils devaient à présent le remonter sur quelques kilomètres, afin de rejoindre le bâtiment que leur indiquait la balise. Depuis le matin, ils progressaient lentement et devait effectuer des poses fréquentes car la jambe de Lyov le faisait incroyablement souffrir. Lena avait fait de son mieux pour engourdir le mal en utilisant des glaçons, obtenus par solidification d’un bol d’eau pendant la nuit mais, dès que la glace avait fondue, Ivannovsky avait recommencé à se plaindre de douleurs intenses. Le médecin de la petite bande était formel, la blessure risquait de s’infecter et, si son patient n’était pas rapidement conduit à l’hôpital pour refermer la plaie avec plus de soin et de matériel, il faudrait couper la jambe, ce qui lui causerait encore plus de souffrance. George avait offert de porter le Russe mais ce dernier avait refusé, par fierté. Le soleil avait atteint le point le plus élevé du ciel lorsque Lyov s’effondra.

                -Est-ce que ça va ? demanda Agathe en se précipitant vers lui.

                En guise de réponse, le malade se contenta de lâcher un cri de douleur. Livingstone lui tendit alors un foulard.

                -Mord là-dedans, ordonna-t-il, cela évitera que l’on se fasse repérer à cause de toi.

                Lyov obéit tandis que Lena foudroyait l’Anglais du regard car elle ne supportait pas que l’on se comporte de cette manière avec son patient.

                -Il ne peut plus avancer pour aujourd’hui, décréta l’Allemande. Il faut impérativement qu’il se repose.

                -Mais nous avons encore l’après-midi devant nous, enragea George.

                -Je sais, mais c’est comme ça. Il ne fera pas un pas de plus sans mon accord.

                -On perd du temps, fit remarquer Agathe en se plaçant du côté de George. Et c’est mauvais pour la jambe de Lyov.

                -Alors vous n’avez qu’à continuer tous les deux, proposa Lena. Mais Lyov ne bougera pas d’ici et je reste avec lui.

                -Si nous sommes séparés, nous ne pourront pas communiquer en cas de problème, prévint Livingstone.

                -Je ne vois pas ce qui pourrait arriver, répondit Lena, il n’y a rien ici.

                -D’accord, accepta l’Anglais. Viens, Agathe, allons voir si nous sommes encore loin du repère des terroristes.

                Sans rien ajouter, George s’éloigna avec la balise.

                -Faites attention à vous, recommanda Agathe.

                -Ne te fais pas de souci, tout ira bien, lui assura Dusch.

                La journaliste lui sourit, jeta un coup d’œil plein de compassion au Russe, puis courut pour rattraper Livingstone.

                Elle arriva finalement à sa hauteur alors qu’il contournait un talus. Il avançait à grands pas, comme s’il cherchait à récupérer le retard accumulé  à cause de la blessure de Lyov.

                -Il ne faut pas lui en vouloir, George, lui dit Agathe. Il est très courageux de sa part d’avoir essayé d’endurer ainsi la douleur mais il est arrivé à un stade où il ne peut plus la supporter et c’est bien normal.

                -Je sais, mais plus nous perdons du temps plus notre mission risque d’échouer et nous ne pouvons pas nous le permettre.

                Il avait répondu dans un français courant et son accent anglais ne s’entendait pas du tout.

                -J’ignorais que tu parlais cette langue, balbutia Agathe en français.

                -Je n’ai pas jugé utile de le dire, expliqua-t-il.

                -Ah, lâcha la journaliste, complètement abasourdie par la façon dont se comportait Livingstone. Je trouve que tu es bizarre, George.

                -Sais-tu pourquoi je parle le français ? la coupa-t-il.

                -Non puisque, « tu n’as pas jugé utile de m’en parler ».

                -Mon père était français. J’ai vécu en Bretagne jusqu’à mon dixième anniversaire puis nous avons emménagé à Londres. Ma femme est aussi française.

                -Ta femme ? Je croyais que tu n’avais pas de famille.

                -Elle est décédée. Nous étions en vacances. Il y a eu un séisme. Le bâtiment dans lequel elle se trouvait s’est effondré. Sa jambe est restée coincée sous les décombres. Il a fallu l’amputer. La perte de sa jambe la détruite. J’ai tenté d’être aussi doux et aimant que je le pouvais avec elle mais, au lieu de l’aider à s’en sortir, cela lui rappelait chaque fois un peu plus son handicap. C’est ce qu’elle a expliqué dans la lettre qu’elle m’a laissé lorsqu’elle s’est suicidée.

                -Je suis désolée, s’attrista Agathe qui comprenait mieux pourquoi George traitait aussi durement Lyov.

                Les deux camardes continuèrent à avancer en silence. La jeune femme écoutait depuis près de deux heures le bruit que faisait le fleuve, perdue dans ses pensées quand Livingstone la ramena à la réalité d’un bref :

                -Nous arrivons.

                Devant eux, se dressait un grand bâtiment entouré de hautes murailles. Un large portail menait à la porte d’entrée. Agathe remarqua immédiatement les caméras, placées à intervalles réguliers. Par mesure de précaution, les Européens se cachèrent derrière un bosquet mais aucune caméra n’était dirigée vers eux. D’un geste du doigt sur l’écran tactile de la balise, George activa le logiciel brouilleur d’ondes du Russe. Il tendit ensuite l’objet à la journaliste en lui faisant signe de demeurer cachée. Elle n’eut pas le temps de bouger qu’il s’avançait déjà vers l’imposante bâtisse. Elle le vit s’approcher du portail et regarder à l’intérieur de la cour. Ces quelques secondes semblèrent durer une éternité tant Agathe craignait que son compagnon ne se fasse repérer. Mais George la rejoignit sans encombre, récupéra la balise et s’éloigna de la propriété, la jeune femme sur ses talons. Ils attendirent d’être à bonne distance du bâtiment pour stopper leur progression.

                -Nous sommes au bon endroit, annonça George en désactivant le logiciel de la balise. J’ai repéré dans la cour un groupe de six hommes. Ils parlaient en anglais et seul l’un d’entre eux semblait d’origine asiatique, nous ne sommes donc pas en présence d’habitants de la région. Ce sont nos terroristes.

                -Nous allons pouvoir mettre un terme à notre mission, se réjouit Agathe.

                -Pas avant d’avoir un plan d’action. Retournons au près des autres.

                Agathe sentait que George était plus déterminé que jamais. Il avança d’un pas plus rapide encore qu’à l’aller, si bien que la jeune femme eut peine à le suivre. Il ne prenait plus la peine de contourner les talus ; il filait en ligne droite sans se rendre compte des changements dans le relief. Agathe était heureuse de le voir aussi motivé et son enthousiasme finit par la gagner. Leur mission touchait à sa fin. Ils allaient enfin pouvoir rentrer chez eux. Elle allait enfin revoir Guillaume. C’est presque en courant qu’ils approchèrent de l’endroit où ils avaient laissé Lyov et Lena, tant ils avaient hâte de leur annoncer la bonne nouvelle. Leur gaieté fut bien vite chassée par le spectacle qui s’offrait à eux.


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