• JtlP.16 : Près du fleuve Kumya, Corée du Nord Le 13 avril à 5h40

    Ça y est ! Nos héros passent à l'action ! Ils vont s'attaquer à la base secrète d'Hatori Honda. En sortiront-ils indemne ? Je vous laisse le découvrir sans plus attendre !

     

     

                Au matin, ils étaient prêts. Leur mission touchait à sa fin. Ils devaient attaquer, tuer le terroriste et rejoindre les côtes où ils espéraient qu'un bateau les attendrait pour leur faire quitter le pays. Cela semblait simple, mais ça ne l’était pas ; pour atteindre le terroriste il allait falloir infiltrer le bâtiment ce qui n’était déjà pas une mince affaire, mais faire le chemin jusqu’à la baie avec Lyov qui ne pouvait plus marcher relevait de l’impossible, ils en étaient conscients. Il leur faudrait trouver un moyen de transport sans quoi, l’informaticien n’atteindrait jamais la côte. Mais l’heure n’était pas encore à la réflexion ; ils devaient agir. En silence, ils mangèrent un peu. Ce repas était peut-être leur dernier et ils ne voulaient pas y penser, préférant ce concentrer sur l’assaut à venir. Le plan de George était simple mais, comme tout plan, il comportait des risques : risque de se faire surprendre, risque de se faire tuer. L’espion les avait mit en garde, il fallait tout tenter pour tuer le terroriste quitte à y laisser la vie. Ils avaient aussi envisagé la possibilité de pouvoir sauver Lena bien que Livingstone n’y crût pas trop. Après leur maigre déjeuner, il était temps de se mettre en route. En plus de ses propres affaires Agathe transportait le sac de Lyov et celui de Lena. George quant à lui, portait le jeune Russe et ses affaires personnelles. Pour ne pas s’encombrer, ils avaient résolu d’abandonner leurs sacs de couchages et leurs couvertures. S’ils réussissaient, ils reviendraient les chercher, s’ils échouaient, ils n’en auraient plus besoin. Ils partirent en direction du quartier général des terroristes.

                Sur le chemin, Agathe pensa à Guillaume. Elle lui avait promit de tout faire pour rester en vie mais, s’ils ne tuaient pas le terroriste, ils n’avaient aucune chance de s’enfuir. Elle décida donc d’appliquer les conseils de George et de tout tenter pour anéantir Honda même si cela était dangereux. Elle était certaine que Guillaume comprendrait son choix. Elle espéra qu’il n’aurait pas trop de peine si elle devait ne jamais revenir. Depuis le début de son voyage en Corée, il y avait une sorte de poids dans sa poitrine, comme si elle ressentait l’angoisse de Guillaume. Mais, depuis ce matin, la douleur avait disparu, à croire qu’il ne s’inquiétait plus pour elle. Or, il était tout à fait impossible qu’elle sût ce à quoi pensait Guillaume puisqu’il était loin d’elle. Elle supposa donc que, si son malaise s’était envolé, c’était parce qu’elle n’avait plus peur de mourir.

                De son côté, George n’avait jamais craint la mort. En fait, il en rêvait car elle lui permettrait de rejoindre son épouse. Mais pas question d’avoir recourt au suicide comme elle, il voulait rendre l’âme dignement, en héros. C’est pour cette raison qu’il marchait d’un pas déterminé en direction du champ de bataille. Il savait ce qu’il avait à faire, il connaissait son plan et avait l’intention de le mettre à exécution. Il ne pouvait, il ne devait pas échouer. Une mission lui avait été confiée et il allait tout faire pour réussir. Mais ce n’était pas le seul de ses objectifs. Il avait décrété que, si quelqu’un d’autre que Honda devait périr aujourd’hui, ce serait lui. Lena avait un fils, elle devait retourner en Allemagne pour lui ; Agathe et Lyov était encore jeunes, ils avaient la vie devant eux, il ne fallait pas qu’ils la perdissent ici. C’était décidé, il ferait tout pour que ces trois-là puissent rentrer chez eux.

                Quant à Lyov, il était trop préoccupé pour se soucier de sa survie. La réussite de la mission reposait sur ses épaules, si ses programmes informatiques ne fonctionnaient pas correctement, il mettrait en péril leur objectif. Il était le meilleur dans son domaine, il le savait, il connaissait son ordinateur -son petit jouet comme il aimait à l’appeler-, ses logiciels et leur mode de fonctionnement, il ne devrait pas y avoir de problèmes. Il avait programmé sa machine afin qu’elle continue de fonctionner toute seule pendant une heure s’il devait lui arrivait malheur. Ainsi, il était certain que ses amis pourraient terminer l’opération. Malgré tout, il était angoissé car jamais autant de responsabilités n’avaient pesées sur ses épaules, mais il se devait d’être à la hauteur.

                Ils approchèrent de l’immense bâtiment. Comme ils avaient tout prévu, ils n’échangèrent pas un mot et se munirent tout trois d’une oreillette. Puis, silencieusement, Agathe s’éloigna des deux autres et commença à faire le tour de la propriété sous le couvert de la végétation. Elle prit garde à ne pas faire frémir les feuilles car les caméras n’ayant pas été désactivées, elle risquait d’attirer l’attention. Il s’avéra que les murs entourant la bâtisse formait un carré parfait. Elle les observa attentivement afin de repérer une seconde entrée. Elle suivait le troisième mur de pierre lorsqu’elle dû s’immobiliser derrière un buisson car une large route à découvert se trouvait devant elle. Le tracé de celle-ci s’arrêtait devant un grand portail où deux voitures pouvaient aisément rouler côte à côte. Elle mit la main sur son oreille et chuchota à l’attention de George et Lyov :

                -J’ai découvert l’entrée principale. Je reviens vers vous.

                Après ces courtes phrases, elle fit demi-tour et se dirigea de nouveau vers ses camarades. Elle désigna le portail qui se trouvait près d’eux :

                -Nous devons entrer par là.

                George acquiesça. Il lui tendit une arme à feu ainsi que le nécessaire pour la recharger. Il lui donna aussi le passe-partout de Lyov qui leur avait servit à voler la jeep quelques jours auparavant. Puis il activa le logiciel brouilleur d’ondes ; les caméras étaient hors service. Il souleva le Russe dans ses bras et emboîta le pas à Agathe qui se dirigeait déjà vers le bâtiment.

                Le cœur de la jeune femme battait à tout rompre. A partir de cet instant, ils risquaient de se faire repérer à n’importe quel moment. Le visage de Guillaume apparut dans ses pensées et elle regretta de ne pas lui avoir dit ce qu’elle ressentait pour lui. Elle atteignit enfin le portail. Elle posa le passe sur la serrure et le mit en marche. Au bout de quelques secondes, la porte pivota. Les trois occidentaux pénétrèrent dans la grande cour. Ils coururent pour rejoindre la porte du bâtiment. Si quelqu’un les avait aperçus depuis les fenêtres, c’en était fini. Ils ne repérèrent par chance aucune présence humaine. Agathe utilisa de nouveau le passe-partout. Un instant plus tard, ils se trouvaient à l’intérieur de la bâtisse. Trop facile, pensa George sans savoir que la journaliste était du même avis.

                Deux couloirs s’offraient à eux. L’un s’enfonçait vers le centre de la propriété, l’autre, plus court, partait vers la droite en longeant le mur extérieur et s’arrêtait devant une porte. Rassemblant son courage, Agathe fit signe aux deux hommes de rester derrière elle. Ils la suivirent dans le couloir de droite. George s’immobilisa à quelques pas de la porte et surveilla leurs arrières sans pour autant poser Lyov sur le sol pendant que la jeune femme activait une invention de l’informaticien destinée à détecter les corps chauds au travers de n’importe quel matériau. Agathe découvrit que la pièce était vide alors elle utilisa le passe afin de déverrouiller la porte. Lorsque cette dernière s’ouvrit enfin, les trois alliés se retrouvèrent dans une sorte de vestiaires où se trouvaient accrochés aux murs toutes sortes d’armes et de vêtements.

                -C’est parfait, murmura Lyov.

                George le posa à terre et Agathe lui tendit son sac à dos. L’informaticien ne perdit pas une seconde et alluma son ordinateur. Il pianota fiévreusement sur son clavier. Pendant deux minutes, personnes ne parla. Enfin, le Russe annonça :

                -C’est fait.

                Ses compagnons comprirent qu’il avait exécuté la première partie du plan sans difficulté, à savoir reprogrammer les caméras de vidéo surveillance pour qu’elles n’enregistrent plus que des images de couloirs vides, afin de dissimuler le passage d’Agathe et de George.

                Quelques secondes plus tard, le Russe était parvenu à infiltrer le système de sécurité du bâtiment afin d’obtenir un plan de ce dernier. Cela lui permettrait aussi de repérer toutes les personnes se trouvant à l’intérieur pour qu’il puisse avertir ses compagnons des déplacements de leurs ennemis.

                -Il y a une pièce beaucoup plus surveillée que les autres au dernier étage, le quatrième, chuchota Lyov. Ce doit être le bureau de Honda. Je détecte trois personnes dans cette pièce, il doit en faire partie. Il y a aussi deux cages d’escaliers. L’une d’elles se situent à quelques mètres de nous mais des hommes sont en train de l’emprunter. Mieux vaut donc utiliser l’autre. A l’extérieur, près de l’entrer principal, il y a un monte-charge, peut-être sera-t-il utile. Il semblerait qu’il y ait aussi une sorte de cachot au sous-sol. Si Lena est dans le bâtiment, alors elle est là-bas.

                -Allons-y, ordonna George. Agathe, va chercher Lena, je m’occupe de Honda.

                La jeune femme approuva d’un signe de tête. Ils déposèrent leur sacs à dos au sol, ne gardant que le stricte nécessaire et quittèrent tous deux la pièce où Lyov se cachait. L’Anglais jeta un discret coup d’œil dans le couloir. Il était vide. Il commença à avancer, la journaliste sur ses talons.

                -Au prochain croisement prenez à droite, leur indiqua Lyov par le truchement de leur oreillette.

                George suivit ses instructions sans un mot. Il semblait presque serein alors qu’Agathe, les deux mains crispées sur la crosse de son arme, peinait à dissimuler son angoisse et comptait uniquement sur l’adrénaline pour l’aider à rester calme. Ils n’avaient parcourus que quelques mètres lorsque le Russe leur parla à nouveau :

                -Un homme vient vers vous. Derrière la deuxième porte sur votre gauche, il y a une pièce vide. Cachez-vous avant qu’il n’arrive.

                Livingstone posa la main sur la poignée qui s’abaissa immédiatement. Ils entrèrent et refermèrent la porte derrière eux. Moins de dix secondes plus tard, ils entendirent des pas s’approcher puis s’éloigner dans le couloir. La démarche parut assurée à Agathe qui en déduisit que les terroristes ignoraient encore que leur base avait été infiltrée.

                -La voie est libre, souffla Lyov.

                Les deux Européens quittèrent leur abri et reprirent leur avancée. Ivannovsky leur expliqua que la cage d’escalier se situait au bout du couloir aussi hâtèrent-ils le pas, par crainte de croiser une autre personne. Ils pénétrèrent dans ce couloir vertical sans encombre. Il était temps à présent qu’ils se séparent. George adressa un regard d’encouragement à la jeune femme et commença son ascension vers le quatrième étage dès que le Russe eut précisé qu’il n’y avait aucun ennemi à proximité.

                -Tu peux y aller, Agathe, ajouta-t-il. A part trois personnes immobiles dans le cachot, tu ne rencontreras personne.

                La journaliste rassembla son courage et descendit la volée de marche qui menait au sous-sol. L’escalier était éclairé par des lampes halogène mais ce n’était pas le cas de la cave et la jeune femme se retrouva plongée dans l’obscurité la plus totale. Agathe se surprit elle-même en constatant qu’elle était tout à fait calme malgré la perte de tout repère visuel et s’en félicita. Son premier réflexe fut ensuite de chercher un moyen de se repérer. Elle pensa à allumer la seule lampe à sa disposition, celle qui était intégrée dans son arme, mais ne le fit pas car elle ne voulait pas attirer l’attention des trois personnes se trouvant au même étage. Elle attendit donc quelques instants, dans l’espoir que ses yeux s’adaptent aux ténèbres mais ce ne fut pas le cas. Dans son oreille, Lyov s’adressait à George :

                -Un homme seul descend depuis le dernier étage. Sors au troisième et cache-toi.

                Après avoir patiemment passé en revue toutes les possibilités qui s’offraient à elle, Agathe se rendit compte qu’elle n’avait pas le choix. Elle perdrait trop de temps en avançant à tâtons, elle devait donc se résoudre à allumer son unique source de lumière. Elle inspira profondément et appuya sur le bouton permettant la mise en marche de la lampe. Cette dernière l’aveugla un instant puis lui montra un couloir de quelques mètres de long juste en face d’elle ; des barreaux dignes des cages de fauves que l’on trouve dans les cirques servaient de mur de chaque côté de celui-ci. Derrière eux devaient se trouver les trois prisonniers. Il n’y avait toujours aucun mouvement dans la cave, comme si les captifs n’avaient pas remarqué le puissant faisceau lumineux. Lentement, Agathe avança, jetant de rapide coup d’œil derrière les barreaux. La prison paraissait vide. Soudain, le regard d’Agathe croisa sur sa droite celui d’un homme couvert de sang. Effrayée, la journaliste eut un moment de recule. Les yeux du captif clignèrent, indiquant qu’il était en vie. La jeune femme s’approcha. Des chaînes entravaient les poignets et les chevilles de l’homme qui haletait. Agathe posa un doigt sur son oreillette et murmura :

                -Il y a un homme blessé au sous-sol.

                -Et alors ? grommela Lyov qui semblait occupé ailleurs. On n’a pas de temps à perdre, retrouve Lena.

                -On ne peut pas le laisser là, protesta-t-elle.

                -Nous n’avons pas le temps, insista le Russe qui ajouta à l’attention de George : il vient vers toi, prends à gauche.

                -Mais… insista la jeune femme.

                -Laisse-le, c’est un ordre, siffla Livingstone. La porte est fermée.

                -Va tout droit alors, répondit Lyov.

                Ignorant la conversation qui se déroulait dans son oreille, Agathe jeta un dernier regard à l’homme et murmura :

                -Je suis désolée.

                Elle poursuivit sa progression mais la culpabilité pesait sur elle. Elle chercha malgré tout un moyen de venir en aide au prisonnier mais n’eut pas le temps d’en trouver. Elle repéra les deux autres personnes. Ils s’agissaient d’un homme et d’une femme, dans le même état que le premier. Des larmes coulèrent sur le visage angoissé d’Agathe qui se détourna vers la dernière cage. Elle reconnut immédiatement Lena qui, à la différence des trois autres, était décédée depuis longtemps. Cette fois, la jeune femme poussa un cri d’horreur et s’enfuit à toutes jambes vers l’escalier.

                Elle ferma la porte du sous-sol derrière elle en tremblant. Elle tenta de se calmer mais les larmes qu’elle essuyait d’un revers de la main étaient continuellement remplacées par d’autres.

                -Agathe ? demanda Lyov, tu t’es mise à courir, il y a un problème ?

                -Lena est morte, hoqueta-t-elle, et trois autres ne vont pas tarder à la rejoindre.

                -A droite, George, indiqua le Russe comme s’il n’avait pas entendu ce que venait de dire la journaliste. Quatre hommes viennent vers toi. Agathe, il a besoin d’aide, monte au troisième, vite.

                La Française tremblait encore. Elle se laissa glisser sur le sol et récupéra son arme qui était tombée de ses mains. Hantée par ce qu’elle venait de voir, elle se demandait si elle aurait la force de se relever lorsque des coups de feu résonnèrent dans son oreille.

                -Bon sang, Agathe ! hurla Lyov. Fusillade au troisième étage ! George et seul contre quatre ! Va l’aider ! Tout de suite !

                Les paroles du Russe n’eurent aucun effet sur Agathe qui resta à terre, en regardant les secondes défiler devant elle. Des gens étaient en train de mourir dans cette cave et elle ne pouvait rien faire. Au-dessus d’elle, George était seul contre tous, il ne tarderait pas à perdre la vie lui aussi. Elle décida d’attendre ici que son tour vienne. Elle entendait les coups de feu qui continuaient au troisième étage mais elle ne bougea pas. Puis, un visage flotta dans ses pensées, celui de Guillaume. Il lui parla :

                -Dis-moi que tu vas revenir, cela peut peut-être t’aider à y croire.

                Agathe comprit qu’elle ne pouvait pas rester assise sans rien faire, elle ne pouvait pas baisser les bras, elle le lui avait promis.

                -Je vais tout faire pour rentrer en vie. Je te le promets, Guillaume, dit-elle à voix haute.

                Une alarme se mit à hurler dans le bâtiment, la faisant se lever d’un bond. Pour retourner à Paris, elle devait venir en aide à George. Elle reprit un semblant de courage et, arme au poing, elle monta quatre à quatre les marches de l’escalier.

                Les bruits du combat s’intensifiaient à mesure qu’elle se rapprochait de l’étage d’où ils provenaient. Ses dernières larmes séchèrent au cours de son ascension et elle atteignit le troisième plus déterminée que jamais. Elle poussa la porte qui séparait l’escalier du couloir et se dirigea vers l’origine des coups de feu. Elle se dissimula dans l’angle d’un mur. Prudemment, elle sortit la tête de sa cachette. Elle repéra immédiatement l’ennemi, resté seul debout au milieu des cadavres des ses compagnons. Il lui tournait le dos et concentrait ses tirs vers un autre mur qui devait servir de protection à George. Sans réfléchir, elle  appuya sur la détente de son pistolet. Elle rata sa cible. L’homme se retourna vers elle pour répliquer mais, trop tard, Livingstone venait de l’atteindre en plein dos et il s’effondra sur le sol. L’Anglais rejoignit Agathe au pas de course.

                -Est-ce que ça va ? lui demanda-t-il.

                -C’est plutôt à toi qu’il faut le demander, rétorqua Agathe, éludant ainsi la question.

                -Des hommes viennent vers moi, indiqua Lyov dans leur oreillette.

                -Alors prends une arme et prépare-toi à tirer, ordonna George. Nous n’aurons pas le temps de venir t’aider.

                -D’après mon ordinateur, ils sont trop nombreux, je ne pourrais pas tous les tuer. Désolé les gars, c’en est fini de moi.

                -Ne dis pas ça, s’énerva Agathe, il ne faut pas abandonner. Bats-toi !

                -Je ferais ce que je peux. Quant à vous, terminez la mission, assassinez Honda, il n’y a rien de plus important.

                -Compte sur nous, répondit calmement l’Anglais.

                Puis il y eut le bruit d’une porte qui claque, cinq coups de feu et enfin le silence. Les Européens, dans le couloir du troisième étage, restèrent immobiles un instant. Ils savaient ce qu’il s’était passé. Lyov était mort. Une voix résonna soudain dans le petit appareil auditif. Elle semblait parler en russe. George jeta l’oreillette par terre avec un air de dégoût évident et l’écrasa sous sa chaussure.

                -Toi aussi, exigea-t-il d’Agathe.

                La journaliste détacha la sienne de son oreille et la lâcha. Livingstone l’écrasa sitôt qu’elle eut touchée le sol.

                -Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda-t-elle.

                -On trouve Honda et on le tue, répondit George.

                Ils retournèrent vers l’escalier et montèrent en direction du dernier étage. L’alarme du bâtiment hurlait toujours, signe que les terroristes savaient qu’ils étaient là et ne tarderait pas à les repérer. En montant les marches à la suite de l’Anglais, Agathe passa près d’une fenêtre et perçut un mouvement à l’extérieur.

                -George, l’appela-t-elle, regarde ça.

                L’espion s’approcha de la vitre qui donnait sur l’entrée principale du bâtiment. Une colonne de trois voitures noires sortait de la cour et roulait sur le chemin cahoteux qui s’enfonçait entre les arbres.

                -Ils s’enfuient, constata, incrédule, la journaliste.

                -Ou alors c’est un piège pour que nous quittions le bâtiment, soupçonna George.

                -Comment peut-on savoir où est Honda dans ce cas ? demanda Agathe.

                -Il y a deux possibilités et nous sommes deux. Donc, nous allons nous séparer. Tu vas te débrouiller pour suivre les voitures pendant que j’inspecte le bâtiment.

                -C’est hors de question, refusa-t-elle, je ne t’abandonne pas ici.

                -Prends la balise, continua-t-il en lui tendant le boîtier. Et dépêche-toi.

                -Je ne te laisse pas seul, insista-t-elle.

                -C’est un ordre, Mlle Rousseau, on ne discute pas un ordre. Et, si tu perds la trace des voitures, surtout ne revient pas ici. Fuis en direction des côtes, informe le Russe de Vladivostok que la mission est finie, même si ce n’est pas le cas. Ainsi, il te rapatriera.

                -Mais… protesta-t-elle.

                -Plus vite que ça, grogna-t-il en la poussant pour qu’elle descende.

                -Fais attention à toi, céda Agathe.

                George ne répondit pas et continua son ascension. Sans plus attendre, Agathe, dévala l’escalier qui la séparait du rez-de-chaussée. Elle ne prit pas une seconde pour réfléchir et sortit à découvert dans le couloir. Par chance, celui-ci était désert. Se fiant à son sens de l’orientation autant qu’à son intuition, elle n’eut aucun mal à se diriger vers l’entrée principale. Elle ne croisa personne sur son passage et sortit par la grande porte sans prendre de précaution pour se cacher au cas où des terroristes soient restés dans la cour. Agathe regarda autour d’elle et aperçut une moto. Elle courut vers le petit véhicule et utilisa le passe-partout de Lyov pour démarrer le moteur. Elle quitta la cour dans un vrombissement.

                La colonne de voiture n’était plus en vue mais puisqu’il n’y avait qu’une seule route qui serpentait entre les arbres, Agathe s’y engagea. Elle rattrapa rapidement les terroristes en fuite car les véhicules roulaient au pas sur le chemin accidenté. La jeune femme savait qu’il était inutile de les suivre si Honda n’était pas dans l’une des voitures. Coupant à travers les arbres, elle remonta la file d’automobiles. Elle évitait habilement les obstacles qui se dressaient devant sa motocyclette tout en regardant à l’intérieur des véhicules. Le verre teinté des vitres de deux d’entre eux ne lui facilita pas la tâche. L’un des passagers du convoi se tourna soudain vers elle. Abaissa sa vitre. Sortit une arme. Tira. Agathe stoppa prestement sa moto qui dérapa et se coucha violement  dans les broussailles. Elle évita ainsi la rafale de balles qui lui était envoyée mais fut projetée dans les buissons.

                Etourdie, Agathe peina à se relever. Elle dut se tenir à un arbre. Si elle était encore en vie, c’était uniquement parce qu’elle ne roulait pas vite. Elle observa la route. Les voitures s’étaient éloignées. Elle renonça à les poursuivre. Mais Honda se trouvait peut-être à l’intérieur de l’une d’elles.

                -Qu’il y reste, grimaça-t-elle.

                Le moteur de la moto tournait toujours. Agathe réfléchit un instant. A présent, elle avait le choix : partir en direction des côtes afin de prendre le bateau et quitter le pays ou retourner chercher George. Elle n’hésita pas longtemps. N’étant pas familière de la lâcheté, elle n’avait qu’une chose à faire : aller chercher Livingstone et s’enfuir avec lui. Elle voulut faire un pas en direction de la moto mais une douleur intense l’empêcha de bouger sa jambe gauche. Elle baissa les yeux. Sa cuisse était couverte de sang. Près d’elle, elle vit un rocher brillant du même éclat rouge. Elle avait dû tomber sur la pierre et se couper lorsque la moto l’avait éjectée et l’adrénaline l’avait empêché jusqu’à présent de ressentir la douleur. Elle se força à respirer calmement. Elle ne pouvait pas rester ici. Il fallait qu’elle retourne au quartier général d’Hatori Honda, au moins pour soigner sa blessure avec la trousse de secours de Lena qui se trouvait près du corps de Lyov. Elle prit appui sur sa jambe valide et sautilla jusqu’à la moto. Elle éprouva quelques difficultés à la redresser. Elle perdait beaucoup de sang. Une fois assise sur le véhicule, elle n’eut aucun mal à repartir en direction du grand bâtiment.

                En très peu de temps, elle avait atteint et traversée la cour. Elle s’arrêta près de la porte. Elle remarqua alors le monte-charge dont Lyov leur avait parlé, accolé à la paroi de béton. Elle leva les yeux et découvrit que des portes avaient été aménagées sur la façade afin de faciliter l’usage de l’appareil élévateur. Sans perdre plus de temps, elle posa les pieds sur le sol et rejoignit en bondissant la plate-forme mobile. Elle mit quelques longues secondes pour comprendre le fonctionnement du tableau de bord car la douleur l’empêchait de réfléchir. Elle tourna finalement l’un des boutons et commença à prendre de l’altitude. Elle vit défiler les portes du premier, du second et du troisième étage avant de stopper le monte-charge. Prudente, elle posa la main sur sa taille et se saisit de son arme. Elle constata par la même occasion que la balise se trouvait toujours dans sa poche. Elle poussa la porte et se retrouva dans le couloir. L’endroit lui parut très silencieux, comme si le bâtiment avait été abandonné des années auparavant. En se tenant au mur, elle fit quelques pas hésitants. Elle parvenait de moins en moins à avancer. Sa jambe était entièrement recouverte du précieux liquide vermeille et elle savait qu’elle risquait de perdre connaissance à tout instant. Elle ne pouvait pas rester à cet étage si elle n’avait pas la garantie d’y trouver l’Anglais. Elle l’appela :

                -George ! George, est-ce que tu m’entends ?

                Pas de réponse. L’espion avait peut-être quitté le bâtiment en constatant qu’il était vide et que Honda s’était enfui. Elle essaya de nouveau :

                -George ! Est-ce que tu es là ?

                Elle attendit. Un faible bruit se fit alors entendre et se transforma bientôt en une voix parfaitement intelligible :

                -Je suis ici, Agathe.

                En boitant fortement, la jeune femme se dirigea vers une porte car la voix semblait venir de derrière. Elle poussa le panneau de bois. Celui-ci cachait un bureau. Ou plutôt un champs de bataille. Le mobilier avait été renversé, les feuilles de papier dispersées, le matériel informatique détruit. Quatre corps inertes gisaient sur le sol. L’un d’eux se redressa péniblement.

                -George ! s’écria Agathe qui, oubliant sa propre souffrance se précipita près du blessé.

                Mais elle avait trop sollicitée sa jambe et s’écroula au milieu des feuilles éparses. Elle se traîna difficilement jusqu’à l’Anglais qui s’était adossé contre un meuble tombé sur le côté. Son ventre était couvert de sang.

                -Que s’est-il passé ? murmura Agathe en fixant le vêtement tâché de son ami.

                -Quand je suis arrivé ici, souffla George d’une voix rauque, ils étaient trois. Parmi eux se trouvait Honda.

                Il désigna le cadavre du seul homme asiatique de la pièce. Il était allongé sur le dos. La journaliste reconnut le visage que lui avait montré le président avant son départ. Il s’agissait bien d’Hatori Honda.

                -Nous avons échangé des coups de feu. Je les ai tués mais j’ai reçu une balle dans l’estomac. Nous avons atteint notre objectif, conclut-il. Tu vas pouvoir rentrer en France.

                -Je… murmura-t-elle. Mais toi ?

                -Tu sais très bien que je n’irai nulle part. Je vais me vider de mon sang dans cette pièce et cela me convient très bien.

                -Je ne suis pas sûre de comprendre.

                -Ma femme est morte, Agathe, lui rappela-t-il. Je vais enfin la rejoindre et j’en suis heureux. Toi, en revanche, il faut que tu rentres chez toi.

                -Tu as vu l’état de ma jambe ? signala-t-elle en grimaçant. Je ne suis même pas sûre de pouvoir me relever.

                -Ais confiance en tes capacités, répondit-il en français. Bats-toi jusqu’au bout. Et utilise la balise. Il faut prévenir les Russes qui supervisaient la mission que nous avons réussi.

                -A toi l’honneur.

                Lentement, George déplaça sa main qu’il avait laissé choir sur le sol et se saisit du boîtier. Il l’observa un instant et caressa les boutons des ses doigts tremblants. Ses forces l’abandonnaient mais Agathe refusait de le voir ; elle ne voulait pas rester seule. Livingstone posa finalement son index sur le bouton de couleur vert, celui qui informerait les Russes de la réussite de la mission. Après une seconde d’immobilité, il enfonça la touche. L’appareil émit un petit bip puis un message s’afficha sur l’écran : Thanks for your help. Les deux compagnons contemplèrent l’inscription d’un air incrédule. Ni l’un ni l’autre n’eut le courage de faire un commentaire. Agathe repoussa la balise d’un air écœuré. La tête de l’Anglais glissa alors sur le côté et se posa sur l’épaule de la journaliste.

                -George ! paniqua Agathe en tentant de l’allonger complètement.

                -Merci d’être revenue, sourit-il en expirant.

                -George ? Réponds-moi !

                Il resta immobile. George Livingstone venait de rejoindre sa femme. Des larmes coulèrent, silencieuses, des yeux de la jeune femme. Elle ferma les paupières de son ami et pleura. Ils étaient venus en Corée à cinq. Michael Turner avait reçu une balle dans la tête lors d’une course poursuite. Lena Dusch avait été enlevée puis tuée par les hommes de Honda. Lyov Ivannovsky avait perdu la vie lors d’un échange de tirs. George Livingstone, mortellement blessé, avait rendu l’âme presque paisiblement après avoir assassiné Honda. Et elle, Agathe Rousseau, n’allait pas tarder à les rejoindre. Elle savait qu’elle ne pourrait pas se relever, sa jambe la faisait trop souffrir. Elle s’allongea près du corps de George et attendit la mort. Le visage de Guillaume apparut dans son esprit. Je suis désolée, pensa-t-elle en sombrant dans l’inconscience.


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