• JtlP.2 : Quelque part sous l’Elysée, Paris Le 7 avril, 10h05

    Un chapitre un peu long, je m'en excuse ! ^^'

    Où l'on découvre les intentions du président et où l'on fait véritablement la connaissance de Guillaume Avignant.

                -Bonjour, murmura Agathe.

                Elle n’aurait jamais pu imaginer se retrouver dans pareille situation, aussi en oublia-t-elle les formules de politesse qu’elle aurait normalement dû utiliser. Elle se rattrapa néanmoins bien vite en ajoutant :

                -Où sommes-nous, Monsieur le Président ?

                -Nous nous trouvons dans les locaux secrets de l’Elysée, répondit-il. Ils ont été construits par mon prédécesseur au cas où la ville serait attaquée. Mais je ne vous ai pas fais venir pour parler de la protection du président. Ne restez pas debout voyons !

                Il lui indiqua une chaise. Alors qu’elle s’asseyait, lui-même se leva, lui confisqua son sac à main et le déposa dans un coffre creusé dans le mur.

                -Je fais cela pour éviter que vous enregistriez notre entretien, se justifia-t-il en retournant s’installer derrière son bureau. Car voyez-vous, vous devez votre présence ici à une question de sécurité internationale.

                Il surveilla la réaction de son interlocutrice. Celle-ci tenta de maîtriser sa surprise : elle préféra attendre d’en savoir plus avant de dire quoi que ce soit. Le président appuya sur un bouton qui se trouvait à la surface de sa table. Le plan de travail coulissa, laissant apparaître une sorte de clavier d’ordinateur. Le président y inscrivit une combinaison. « 4101958CdG » nota Agathe.

                -Ne vous fatiguez pas en cherchant à mémoriser le code, Mlle Rousseau, indiqua le président sans même lui accorder un regard, le clavier utilise un système de reconnaissance digitale, je suis donc le seul à être en mesure de l’utiliser.

                La jeune femme ne fit aucun commentaire et continua à l’observer, par déformation professionnelle sans doute. L’écran derrière le président s’alluma et un visage y apparut. Il s’agissait d’un homme asiatique, qui devait avoir entre quarante et cinquante ans mais qui ne possédait aucun signe caractéristique pouvant le différencier d’un autre.

                -Il s’appelle Hatori Honda, expliqua le président. Un américain d’origine japonaise autrefois croupier à Las Vegas. Quarante-quatre ans, un mètre quatre-vingt, une femme décédée l’année dernière et pas d’enfant. C’est tout ce que nous savons de lui.

                -C’est l’homme qui a menacé de détruire les plus grandes capitales du monde à coup d’attentats il y a une semaine, le reconnut Agathe. Il avait posté une vidéo sur Internet, elle a été supprimée moins de trente minutes après. Mais elle avait déjà été visionnée plusieurs centaines de fois, faisant souffler un vent de panique sur les grandes villes. J’ai écrit un article sur le sujet, ou plutôt sur la réaction des chefs d’états qui ont tous tenté de rassurer les populations, avec succès d’ailleurs. J’avais écris que l’on pouvait redouter un exode urbain mais ça n’avait pas été le cas car les Etats-Unis ont fait croire qu’il était décédé.

                -Fait croire ? répéta le chef du gouvernement qui semblait intéressé par les propos de la journaliste. Insinuez-vous que vous le pensez encore vivant ?

                -Evidemment qu’il est vivant, soupira Agathe. Vous savez, les médias sont moins dupes que vous ne semblez le croire. A la rédaction, nous voulions tous écrire un article sur le sujet, ce que nous a défendu de faire la rédactrice car elle craignait que vous ne fassiez passer notre quotidien pour un journal fallacieux, ce qui aurait considérablement diminué notre chiffre d’affaire. Enfin, nous trouvions étrange que, tandis que la population paniquait, cet homme fût, comme par hasard, retrouvé pendu au beau milieu du  Texas.

                -Très bonne déduction en effet. Comme vous l’avez compris, Hatori Honda est encore en vie. Les dirigeants américain, allemand, anglais, russe et moi-même avons lancé un assaut contre lui il y a deux jours. Il nous a malheureusement échappé et a fui en Corée du Nord. Tenter quoi que ce soit contre lui maintenant qu’il est là-bas risquerait de déclencher une guerre mondiale. C’est pourquoi nous avons décidé de réunir une équipe composée de cinq personnes, une de chaque nationalité, qui pourrait entrer clandestinement en Corée afin de le mettre hors d’état de nuire. Voyez-vous où je veux en venir, Mlle Rousseau ?

                La jeune femme ne répondit pas mais prit un air soucieux, signe qu’elle se doutait de ce qui allait suivre.

                -Nous avons décidé qu’un journaliste français devrait rejoindre l’équipe afin de tenir un journal de bord, poursuivit le président. Nous nous sommes déjà rencontrés et vous m’aviez fais par de votre souhait d’évolution professionnel. J’ai donc tout naturellement pensé à vous pour cette mission. Je sais que vous n’avez jamais travaillé dans un milieu hostile mais je suis persuadé que vous êtes la personne idéale. Lorsque vous rentrerez, vous aurez la certitude de trouver un poste très haut placé dans le secteur de votre choix, je vous en donne ma parole.

                Le président se tut, laissant à Agathe le temps d’assimiler ses propos. Celle-ci qui, grâce à son métier avait un grand sens de la répartie ne tarda pas à répondre, d’une voix aussi ferme et assurée que possible :

                -Vous savez aussi bien que moi que si j’accepte cette proposition, je n’ai aucune chance de revenir en vie et je tiens à cette dernière plus qu’à n’importe quelle évolution professionnelle. C’est la raison pour laquelle je refuse votre offre.

                -Mlle Rousseau, soupira le chef de l’Etat, j’ai misé sur vous pour cette mission. Avec mes confrères, nous avons misé sur cette équipe et pas sur une autre, insista-t-il, et donc, vous m’en voyez désolé, ce n’est pas une proposition de ma part, mais un ordre. Pour le bien de votre patrie, vous ne pouvez pas refuser. D’ailleurs, à partir de ce soir, minuit, vous n’existerez plus aux yeux de la loi. Nous allons effacer toute trace de votre passage sur terre afin que l’on ne remonte pas jusqu’à nous si vous vous faisiez malencontreusement séquestrée par les Coréens. Vous n’avez pas le choix.

                -Mais… balbutia Agathe.

                -Je suis navré, mademoiselle, la coupa le président avec toute la fausse compassion du monde, mais il en sera ainsi et rien de ce que vous pourrez dire ou faire n’y changera quoi que ce soit. Un chauffeur va vous raccompagner chez vous. Vous y préparerez vos affaires. Prenez le strict minimum. A quatre heures du matin demain, une voiture vous attendra en bas de votre immeuble et vous conduira à l’aéroport d’où vous vous envolerez pour Vladivostok en Russie. Des détails sur l’opération vous seront fournis une fois sur place.

                Le président se leva, incitant Agathe à faire de même. Il se dirigea vers le mur où se trouvait l’alcôve contenant le sac de la journaliste et le lui rendit. Avant qu’elle ait pu dire quoi que ce soit, il la poussait vers la porte. Cette dernière s’ouvrit sur l’homme en costume qui l’avait conduite ici. En guise d’au revoir, le président ajouta à l’oreille de la jeune femme devenue blême :

                -Je compte bien sûr sur votre discrétion. Si le bruit venait à courir qu’un assaut se prépare contre un homme se trouvant en Corée, l’opération risquerait d’être compromise, ce qui serait dangereux pour vous. Et si vous instruisez qui que ce soit sur votre destination prochaine ou sur la raison pour laquelle vous vous y rendez, la vie de cette personne serait menacée. Pas par le gouvernement français, bien sûr, mais par Hatori Honda s’il venait à l’apprendre. Ne vous inquiétez donc pas pour vos proches, l’Elysée va leur faire croire que vous êtes en train de tourner un reportage en Amérique du sud, sur les traces des derniers indigènes. Je vous souhaite bonne chance, Mlle Rousseau.

                Tout ce passa alors très vite pour Agathe, et dans une sorte de brouillard dont elle n’arrivait pas à émerger. L’homme en costume la fit sortir du lourd bâtiment et la laissa monter dans une imposante voiture noire. Le trajet dans les rues de Paris fut incroyablement long et pourtant, il sembla ne durer qu’un instant. Le conducteur se gara dans la rue où logeait la jeune femme, et la raccompagna jusqu’à la massive porte de son studio qu’il referma derrière elle dans un bruit sourd.

                Agathe resta de longues minutes, debout, au centre de la pièce. Son cerveau ne parvenait pas à fonctionner. Tous ces évènements s’étaient enchaînés à une telle vitesse qu’elle n’était pas certaine que cela fût vrai.

                Un retentissent klaxon de voiture la tira de sa torpeur. Elle se dirigea alors vers la cuisine et se servit un grand verre d’eau froide qu’elle avala d’un trait, puis elle s’assit sur son canapé-lit et tenta de réfléchir. Elle commença par se remémorer l’entretien. Le président voulait qu’elle se lance sur les traces d’un dangereux terroriste en Corée du Nord, le pays le plus fermé du monde. Elle devait préparer ses affaires car une voiture la conduirait à l’aéroport très tôt dans la matinée. Elle consulta sa montre. Elle affichait 11h50. Il lui restait 16h10 avant l’heure fatidique.

                Elle saisit son téléphone portable et s’apprêtait à composer le numéro de sa mère quand une pensée l’arrêta. « Si vous instruisez qui que ce soit sur votre destination prochaine ou sur la raison pour laquelle vous vous y rendez, la vie de cette personne sera menacée » retentit la voix du chef de l’Etat dans son esprit. Elle déposa donc l’appareil près d’elle. Il faut que je sorte d’ici, pensa-t-elle, et vite, avant que je ne devienne folle.

                Elle se dirigea lentement vers l’unique fenêtre de la pièce et, se cachant derrière les lourds rideaux, observa la rue. Elle repéra immédiatement le pick-up noir qui l’avait déposée grâce à sa plaque d’immatriculation qu’elle avait mémorisé sans le vouloir. Elle fut soulagée de constater que, malgré l’état apathique dans lequel elle s’était trouvée durant le trajet, sa mémoire ne lui avait pas fait défaut, et elle s’en félicita. La vitre côté conducteur n’étant pas teintée, elle put apercevoir ce dernier. Elle sut donc qu’elle était épiée. Il allait falloir ruser afin de pouvoir s’échapper de cette prison improvisée.

                Elle récupéra un sac à main dans son placard, craignant qu’un émetteur n’ait été placé sur l’autre, et se dirigea vers la sortie en abandonnant dans son appartement tous les objets électroniques qui auraient pu permettre aux hommes de main du président de la pister. Elle sortit dans le couloir, claqua doucement la porte derrière elle et descendit les escaliers. Elle ne s’arrêta pas au rez-de-chaussée mais continua jusqu’au sous-sol car ce dernier était commun à tout l’immeuble et pas seulement à sa montée. Elle traversa le long couloir humide et mal éclairé puis remonta d’un étage dès qu’elle en atteignit l’extrémité. Par chance, la porte du bâtiment par laquelle elle devait sortir se trouvait dans une rue adjacente à celle où se trouvait la voiture. Elle attendit dans le hall qu’un bus marque l’arrêt à la station qui se trouvait non loin avant de quitter son refuge et de se glisser à l’intérieur du véhicule.

                Elle ne prit pas la peine de valider son titre de transport, de toute façon, il n’était pas dans son sac et elle n’avait pas le courage d’acheter un ticket auprès du conducteur. Elle s’assit derrière lui, dans le sens de la marche. La première chose qui lui vint à l’esprit tandis qu’elle regardait le paysage des rues parisiennes défiler sur sa gauche, ce fut le président qui lui disait de sa voix calme de ne pas s’en faire pour ses proches. Pense à autre chose, Agathe, s’ordonna-t-elle, il est inutile de se lamenter et tu n’as pas le cœur à chercher des solutions. La deuxième chose qui se rappela à sa mémoire fut donc ce premier tête-à-tête avec Guillaume Avignant, dans la salle de spectacle du théâtre Antoine, elle, assise au premier rang, lui, sur la scène, les jambes se balançant dans le vide, tel un enfant trop petit sur sa chaise.

                Voyant qu’elle fixait ses pieds du regard, il les ramena sous lui en s’installant en tailleur. Il décida d’entamer la conversation, mais, ne sachant pas de quoi il convenait de discuter avec une journaliste inconnue, il chercha un instant ses mots, ou du moins c’est l’impression qu’il donna à Agathe, puis lui demanda :

                -Aimez-vous le théâtre ?

                -Oui, beaucoup, sourit Agathe en reportant son attention sur le visage du trentenaire. C’est la raison pour laquelle je suis venue vous interviewer tous les trois, bien que je sois spécialisée en politique.

                -Quelles genres de pièces appréciez-vous ? continua-t-il.

                -Et bien, réfléchit-elle, j’aime les comédies telles qu’on en écrit aujourd’hui, mais aussi les tragédies classiques, Corneille en particulier.

                -Ah, Corneille ! Horace et Cinna ! s’exclama-t-il avec entrain.

                -Personnellement, je préfère Le Cid, commenta Agathe.

                -Le Cid, voyons, chercha-t-il avant de lancer : « Percé jusques au fond du cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle ».

                - « Misérable vengeur d’une juste querelle » compléta la jeune femme avec une sourire.

                -« Et malheureux objet, continua-t-il, d’une injuste rigueur ».

                -« Je demeure immobile et mon âme abattue cède au coup qui me tue. »

                Avignant et Agathe continuèrent ainsi jusqu’à ce qu’ils parviennent à la fin de la longue tirade qui fut conclut par l’acteur qui improvisait ce rôle tragique :

                -« Ne soyons plus en peine puisque aujourd’hui mon père est l’offensé si l’offenseur est père de Chimène* ».

                Les deux jeunes gens se regardèrent un instant, puis éclatèrent de rire. Guillaume avait sauté en bas de la scène et avait joué ces quelques vers plus qu’il ne les avait récités et ce, pour le plus grand plaisir d’Agathe qui commençait déjà à apprécier ce célèbre comédien.

                -Vous feriez un grand tragédien, le complimenta-t-elle. J’ignorais que vous connaissiez si bien Corneille.

                -Que savez-vous de moi ? l’interrogea-t-il avec un air charmeur.

                Pas grand-chose, à vrai dire, allait répondre la jeune femme. Elle n’en eut cependant pas le temps car Michèle Jacob faisait à l’instant même son retour dans la grande pièce. A la manière d’un garnement surprit la main dans un pot de confiture, Guillaume se rassit prestement sur la scène tandis que l’excentrique actrice tendait un morceau de papier à la journaliste.

                -Voici votre ticket pour la représentation de ce soir, annonça-t-elle. Je me suis arrangée pour que vous soyez placée au premier rang.

                -C’est très aimable à vous, la remercia Agathe en se saisissant du dit ticket et en le glissant dans son sac.

                -Je vous ai entendu rire, poursuivit Mme Jacob en adressant un regard curieux à son collègue. Qu’y avait-il de si drôle ?

                -Rien qui ne mérite d’être raconté, répondit évasivement Avignant.

                Henry Lantier choisit cet instant précis pour revenir avec du café pour tous et un verre d’eau pour Agathe. Cette dernière crut voir une lueur de soulagement traverser le regard de Guillaume Avignant mais ne fit aucun commentaire et accepta plutôt la boisson que lui tendait l’autre comédien. Lorsque chacun fut en possession d’une tasse de café, Lantier s’adossa à la scène à quelques pas de son ami et Michèle Jacob s’assit juste à côté de la journaliste.

                -Alors, lui demanda-t-elle, vous étiez venue nous interviewer ?

                -C’est en effet le but de ma visite, acquiesça Agathe en sortant un magnétophone de son sac. Si vous permettez.

                -Allez-y, accorda Lantier qui avait comprit qu’elle leur demandait l’autorisation d’allumer son enregistreur.

                La jeune femme les interrogea donc tour à tour à propos de la pièce en générale, puis de leurs rôles respectifs. Elle enchaîna ensuite sur les relations qui liaient les trois acteurs et découvrit ainsi qu’ils se connaissaient depuis de nombreuses années. Ils avaient déjà été réunis dans une pièce écrite par Lantier il y a sept ans. C’était d’ailleurs cette dernière qui avait propulsé le presque inconnu Avignant au devant de la scène médiatique. A présent aussi célèbre que les deux autres, il était apprécié pour son talent aussi bien par les professionnels du monde du spectacle que par le grand public. Agathe demanda ensuite aux acteurs s’ils avaient des projets pour l’après Mon cher mari cocu. Lantier écrivait une pièce de théâtre et, bien qu’il refusât de livrer ne serait-ce qu’un détail sur l’histoire ou les acteurs probables, Agathe était prête à parier un mois de salaire que la pièce serait un succès tant elle connaissait la faculté qu’avait Lantier à écrire des chefs-d’œuvre. Jacob, quant à elle, préparait son grand retour au cinéma dans le prochain film d’un célèbre réalisateur. Et Avignant enfin, s’apprêtait à remonter sur les planches dès la fin des représentations en novembre, aux côtés cette fois-ci de son ami de toujours, Thomas Robson. Puis, vint le moment délicat des questions concernant leur vie privée. Les lecteurs aimaient particulièrement connaître quelques détails sur la vie de leurs personnalités favorites, mais ces dernières n’appréciaient guère devoir divulguer de telles informations à la presse. Agathe interrogea Lantier à propos de sa femme, qui venait d’accoucher de leur premier enfant. Ce dernier se contenta de dire que la mère et la petite Sophie se portaient merveilleusement bien et que, malgré les biberons à pas d’heure la nuit, il était très heureux de sa nouvelle paternité. Michèle Jacob refusa de parler de sa récente vie de célibataire, suite à son divorce. Puis le moment tant redouté par Agathe arriva. Elle n’aurait pas su dire pourquoi elle craignait devoir poser cette question à Avignant mais elle dû faire preuve de courage pour demander :

                -Il y a quelque chose que nos lectrices aimeraient savoir, M. Avignant. Après ces quelques semaines difficiles avec votre compagne, Emilie Decône, le bruit cours que vous seriez de nouveau ensemble. Confirmez-vous cette rumeur ?

                Avignant ne répondit pas immédiatement. La journaliste en profita pour scruter ses yeux à la recherche d’informations qui pourraient lui dévoiler la vérité. L’homme soutint son regard avec une telle intensité qu’elle se demanda si ce n’était pas lui qui cherchait à percer ses pensées.

                -C’est une excellente question, dit-il finalement d’un ton neutre. Mais, je vous le confirme en effet, Emilie et moi sommes de nouveau ensemble.

                Agathe retint de justesse un rire nerveux et éteignit son magnétophone. Même si elle ne laissait rien paraître, elle était furieuse et s’en voulait un peu, d’avoir pu croire qu’il n’avait personne dans sa vie. Non mais quelle idiote ! se reprocha-t-elle. Tu n’as aucune chance avec lui, vous n’êtes pas du même monde, c’est évident ! Il vit avec une miss France depuis cinq ans !

                -Bien, termina-t-elle avec un sourire. Je vous remercie d’avoir pu répondre à mes questions.

                -Ce fut avec plaisir, ma chère, s’exclama Michèle.

                -Je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Vous avez une représentation à préparer.

                -Vous viendrez nous voir, n’est-ce pas ? l’interrogea Jacob.

                -Bien sûr, madame. Michèle, je veux dire. Sur ce, je vous souhaite de bonnes répétitions.

                -Merci, répondit Lantier en guise de commentaire.

                -Où allez-vous ? demanda Avignant après un soupçon d’hésitation.

                -Chez moi, mentit-elle.

                -Faites attention sur la route, l’avertit-il. Il est déjà 18h00. La représentation est dans deux heures trente. Je ne sais pas où vous habitez, mais vous risquez de rencontrer quelques problèmes de circulation.

                -Pas de risque, rétorqua-t-elle, je prends le métro. Si vous voulez bien m’excuser messieurs dame, je vous dis à ce soir.

                Elle tourna les talons sans attendre de réponse mais entendit très distinctement les trois voix la saluer. Elle quitta le théâtre et se dirigea immédiatement vers la gauche sur le boulevard de Strasbourg. Elle entra dans le petit restaurant voisin de la salle de spectacle. Il faisait beau et chaud en cette matinée d’avril mais elle ne souhaita pas rester en terrasse. Elle commanda un soda caféiné car elle avait envie de boire quelque chose de sucré. Le serveur le lui apporta un instant après et elle paya immédiatement l’addition. Tout en sirotant le contenu de son verre, elle sortit un carnet de son sac et commença à y inscrire ce qu’elle ferait figurer dans son article sur le trio d’acteurs et ce qu’elle enlèverait. Elle resta là, à travailler en silence pendant près d’une heure, délai au bout duquel elle avait presque achevé son article. De mémoire, elle se souvenait de ce que lui avaient dit les acteurs et elle le notait sans éprouver le besoin d’écouter la bande son de son enregistreur. Il en avait toujours était ainsi mais elle utilisait malgré tout son magnétophone, par mesure de précaution.

                La porte de la brasserie s’ouvrit, laissant entrer un homme auquel elle ne jeta pas même un coup d’œil. Elle comprit au bruit de ses pas qu’il s’approchait du serveur et elle l’entendit lui murmurer quelque chose d’inaudible pour elle puis l’homme retourna vers la porte, près de laquelle elle était assise.

                -Puis-je ? demanda-t-il en mettant la main sur le dossier de la chaise qui se trouvait en face d’elle.

                Avant même de le regarder, elle sut à qui elle avait à faire. Elle se mordit la lèvre puis, relevant enfin la tête accepta :

                -Je vous en prie.

                Avignant s’assit donc à la table d’Agathe. En dépit de ses efforts pour rester impassible, une légère ride sur le front de l’acteur trahissait sa nervosité, ce qui poussa la jeune femme à se tenir sur ses gardes car elle était de nature assez méfiante.

                -Je savais que je vous trouverai ici, lui dit Avignant pour engager la conversation.

                -Ah oui ? s’étonna-t-elle d’un air faussement intéressé.

                -Vous mentez très mal vous savez, se justifia l’autre avec un sourire désolé.

                -J’ai menti en affirmant que je rentrais chez moi, mais rien ne vous indiquait que je me rendais ici.

                -A vrai dire, lorsque vous êtes partie, je vous ai suivie avec l’intention de vous rattraper, confessa-t-il. Mais puisque vous êtes entrée dans ce restaurant, je n’avais pas besoin de vous poursuivre puisque j’ai compris que vous attendriez ici le début de la représentation.

                -Vous êtes perspicace, reconnut Agathe. Vous auriez fait un excellent journaliste.

                -Journaliste, tragédien, passons une heure ensemble et je suis certain que vous me trouverez au moins dix autres métiers potentiels ! s’amusa-t-il, détendant ainsi l’atmosphère.

                Le serveur, qui s’était dirigé vers eux, déposa une tasse de café en face d’Avignant. Ce dernier le remercia et paya sa boisson.

                -Gardez la monnaie, lui indiqua-t-il.

                -Merci, monsieur, accepta le jeune homme avant de s’éloigner.

                Il régnait un joyeux désordre dans le restaurant tandis que les deux serveurs préparaient la salle pour les clients du soir en exécutant quelques pas de danse au rythme de la radio. Le directeur de salle, qui ne souhaitait visiblement pas ramasser de la vaisselle cassée, les rappela gentiment à l’ordre mais n’hésita pas à augmenter légèrement le volume de la musique avant de s’éloigner vers les cuisines en fredonnant l’air de la chanson qui passait sur les ondes à cet instant. C’est dans ce vague brouhaha de tintements cristallins et de mélodies entraînantes que la conversation reprit à la table près de la porte.

                -Pourquoi me suiviez-vous ? demanda Agathe.

                -J’ai eu l’impression que vous étiez, comment dire, déçue par je ne sais quoi et il m’a semblé que c’était à cause de moi alors je voulais m’excuser.

                Agathe ne parvint pas à déterminer si oui ou non il y avait des sous-entendus dans sa phrase. Il paraissait néanmoins sincère et elle décida de ne pas le mettre dans l’embarras. Après tout, ce n’était pas de sa faute, à ce pauvre homme, si elle s’était imaginée qu’il vivait seul.

                -Vous n’y êtes pour rien, le rassura-t-elle en cherchant à toute vitesse une explication qui puisse excuser son attitude tout en paraissant vraisemblable. Je me disais juste que les sentiments qui vous lient à Emilie Decône doivent être forts pour que vous soyez de nouveau ensemble, malgré les difficultés. Ce n’est pas le cas de tout le monde. Vous avez beaucoup de chance.

                Elle espérait qu’il comprenne à demi mot qu’elle faisait référence à son dernier compagnon, une relation vieille de deux ans mais qui avait été un véritable désastre. Au lieu de quoi, il fit une moue peu convaincue.

                -De la chance, s’amusa-t-il, on voit bien que vous ne la connaissait pas. Savez-vous pourquoi nous étions séparés ?

                -Non, je l’ignore.

                -Elle me trompait, se confia-t-il en baissant la voix afin que les serveurs ne l’entendent pas. Avec un ami à moi, que je préfère ne pas citer, par respect pour lui. Et, puisque nous étions ensemble depuis près de cinq ans, Emilie et moi avons décidé de faire comme si rien ne s’était passé, par commodité sans doute, pour éviter que des organismes de presse peu sérieux parlent de nous en mal.

                -Je vois, murmura-t-elle.

                Agathe était sceptique. Pourquoi donc se confiait-il à une inconnue ? Mais quelque chose dans sa manière de parler lui indiquait qu’il ne mentait pas. Elle préféra malgré tout changer de sujet.

                -Nous avons tout à l’heure parlé de théâtre mais je ne sais toujours pas qu’elles sont les pièces que vous appréciez.

                -Celles dans lesquelles j’ai le rôle principal, répondit-il d’un air impassible avant d’éclater du même rire franc que plus tôt dans l’après-midi. Plus sérieusement, j’aime vraiment tout le théâtre, et plus encore les pièces dans lesquelles je joue car je suis suffisamment connu pour me permettre de ne choisir que celles qui m’intéressent. Cette chance n’est pas donnée à tout le monde et je dois reconnaître que je n’aurais pas pu m’offrir ce luxe il y a dix ans.

                Ils parlèrent gaiement pendant une heure, de tout et de rien. Agathe appréciait la compagnie du comédien, c’était un interlocuteur agréable. Il était incollable sur l’actualité, aussi bien artistique que sportive et politique mais demeurait muet lorsque Agathe testait ses connaissances en matière de sciences, d’histoire ou de littérature. Il avouait d’ailleurs avec humour qu’il avait quitté le lycée après avoir obtenu son baccalauréat de justesse pour se consacrer exclusivement à sa passion pour le théâtre. Ce fut alors au tour de Guillaume d’interroger Agathe. Celle-ci s’improvisa professeur et lui parla de la France à l’époque de Corneille et de quelques autres auteurs de théâtre. Après cette conversation instructive, ils retournèrent finalement ensemble dans la salle de spectacle, une demi-heure avant la représentation. Agathe s’installa au premier rang, tandis que Guillaume se dirigea vers les coulisses pour se préparer. La pièce fut formidablement drôle, les spectateurs rirent beaucoup. Agathe, même si elle ne l’aurait jamais avoué, n’avait d’yeux que pour Guillaume, qui interprétait le personnage avec lequel la femme jouée par Michèle Jacob trompait son mari, Henry Lantier. A la fin de la soirée, Michèle se proposa pour raccompagner Agathe, au grand dam de Guillaume qui la salua presque avec timidité lorsqu’ils se quittèrent. Ce soir-là, en rentrant chez elle, Agathe se promit qu’elle ferait tout pour le revoir.

                Sans vraiment réfléchir, Agathe descendit du bus à l’arrêt Champs-Élysées Clemenceau. Son inconscient avait décidé pour elle qu’elle devait voir Guillaume. Elle remonta donc à pied l’avenue de Marigny car elle savait que l’acteur se trouvait à ce moment de la journée au théâtre du même nom. Sur le trajet, elle prit la décision lourde de conséquence de ne pas dire à Avignant qu’elle s’envolait le lendemain pour la Russie de l’est. Elle lui parlerait de la destination officielle, à savoir l’Amérique du sud. Elle prit conscience en arrivant devant le bâtiment circulaire qu’elle allait sans doute le voir pour la dernière fois. Car cette intervention en Corée était purement et simplement du suicide. Elle n’avait aucune expérience en espionnage ou en un quelconque autre domaine s’en approchant. Tout ce qu’elle savait faire, c’était poser des questions, écrire des articles et tout retenir de tête grâce à son excellente mémoire. En quoi serait-elle utile aux quatre autres personnes dans cette affaire ?

                Elle entra dans la salle de spectacle et aperçut immédiatement Thomas Robson qui répétait un monologue en faisant les cent pas sur la scène. Lorsqu’il reconnut Agathe, il s’arrêta au beau milieu d’une phrase, porta son attention sur le groupe de personnes qui, assis au premier rang, l’écoutait religieusement et lança à l’une d’elles :

                -Tu as de la visite.

                Puis il reprit sa phrase comme si rien ne s’était passé. La dite personne du premier rang se leva et se tourna vers la journaliste. Ils se sourirent, avec bonheur pour l’un, et gêne dissimulée pour l’autre. Guillaume s’approcha d’Agathe.

                -Bonjour, la salua-t-il avant d’enchaîner en fronçant les sourcils : ça ne va pas bien, toi.

                -Qu’est-ce que tu racontes ? fit mine de s’offenser la jeune femme. Bien sûr que je vais bien ! Je peux te parler en privé ou je dérange ?

                -Tu ne déranges jamais, voyons.

                Il lui fit signe de le suivre dans les coulisses. Tandis qu’ils rejoignaient sa loge, Agathe s’adressait mentalement des reproches. Elle ne pouvait décidément rien cacher à cet homme qui semblait la connaître aussi bien que s’ils avaient grandis ensemble. Elle allait devoir faire preuve de beaucoup d’habileté pour lui mentir car il s’en rendait généralement compte très vite. L’inverse était cependant aussi vraie : Agathe devinait immédiatement lorsque Guillaume cherchait à lui dissimuler quelque chose.

                Ils pénétrèrent dans une petite pièce où ils furent accueillis par une multitude de visages souriants d’artistes, dont les affiches se trouvaient épinglées aux murs. Guillaume désigna l’une des deux chaises à Agathe et prit place sur l’autre. Afin de se donner de l’assurance, la journaliste croisa les jambes et se tint bien droite dans son fauteuil.

                -Alors, dis-moi, commença Guillaume, qu’est-ce qui t’amène ici ?

                -J’ai appris ce matin, lui révéla Agathe après avoir pris une profonde inspiration qu’elle voulait pourtant discrète, que je vais prendre l’avion demain, très tôt dans la matinée, pour l’Amérique du sud.

                Elle souffla. Voilà, elle l’avait fait. Elle lui avait menti. Et elle appréhendait à présent sa réaction. Tout d’abord, il garda le silence, se contentant de la regarder. Elle s’attendait à ce qu’il lui fasse remarquer l’inauthenticité de ses propos mais il n’en fut rien. A la place, il lui demanda :

                -Pourquoi ce soudain départ ?

                -Madame Rovane avait besoin de quelqu’un pour un reportage sur les peuples d’Amazonie, répondit-elle du tac au tac. Je me suis portée volontaire. C’est une chance énorme de pouvoir visiter cette région du monde, je n’allais pas la laisser passer.

                -Et elle te propose ça la veille ? insista-t-il, sceptique.

                -Le journaliste qui devait s’y rendre doit rester à Paris pour raisons personnelles mais comme les billets d’avions ont déjà été achetés…

                -Ah bon. Tes vaccins sont-ils à jour ? Je crois que l’on peut attraper de nombreuses maladies dans ce genre d’endroit.

                Agathe était surprise qu’il ne se doutât de rien, elle trouvait même cela étrange. Depuis qu’ils se connaissaient, il avait toujours lu en elle comme dans un livre mais visiblement, ce n’était pas le cas cette fois. Elle ne savait pas pourquoi mais cela la décevait un peu. Bien qu’elle se soit promis de ne pas lui mentionner la mission, elle avait espéré qu’il remarquât son imposture. Elle répondit :

                -Oui. Ne te fais pas de soucis pour moi, tout se passera bien.

                -Combien de temps dure ce reportage ? la questionna-t-il.

                Elle fut prise au dépourvu par cette interrogation à laquelle elle ne pouvait pas apporter le moindre élément de réponse. Elle tenta tout de même de le duper (comme elle détestait cela ! Mais elle n’avait guère le choix) :

                -Cela risque d’être long. Quinze jours, peut-être un mois. J’avoue que je ne sais pas exactement.

                Guillaume soupira avec découragement. Il se pencha, appuya ses coudes sur ses genoux, les mains jointes devant sa bouche. Il semblait accablé. Il ferma les yeux avant de prononcer cette phrase totalement saugrenue aux oreilles de la jeune femme :

                -Agathe, y a-t-il un homme dans ta vie dont tu aurais omis, par erreur sans doute, de me mentionner l’existence ? Si c’est le cas, j’aimerais que tu me le dises, plutôt que d’inventer cette histoire à dormir debout.

                La journaliste en resta bouche bée. Il avait comprit qu’elle lui mentait mais il pensait qu’elle agissait ainsi afin de voir un homme dans son dos. Elle ne s’attendait vraiment pas à une telle réaction de sa part. Elle était à bout de nerf après tout ce qui lui était arrivée en quelques heures, elle était persuadée qu’elle  ne le reverrait jamais, elle avait donc fabulé dans l’espoir qu’il ne s’inquiète pas pour elle et voilà qu’il la soupçonnait d’avoir une liaison avec un autre homme. La dernière chose  dont elle avait besoin, s’était de se disputer avec lui à la veille de leurs adieux. Elle sut à cet instant qu’elle ne serait pas capable de lui mentir plus longtemps et éclata en sanglots.

                -Oui, je te mens, pleura-t-elle, oui, cette histoire est à dormir debout mais non, il n’y a personne dans ma vie ! Tu n’as vraiment rien compris !

                Guillaume fut désolé de la voir ainsi. Il avait prit ce mensonge pour une astuce de sa part afin de s’éloigner de lui pendant quelques temps mais, à l’évidence il s’était trompé et il eut soudainement honte de ne pas lui avoir fait confiance. Il approcha sa chaise de celle de la jeune femme et l’attira contre sa poitrine.

                -Agatha, je t’en prie, murmura-t-il en caressant doucement ses cheveux. Je ne peux pas comprendre ce que tu ne me dis pas, je ne suis pas devin. Je le reconnais, j’ai été maladroit et mes soupçons ont pu te blesser mais s’il te plaît, ne te mets pas dans un tel état ! Je suis sincèrement désolé, je n’aime pas te voir pleurer. Veux-tu bien me dire ce que j’aurais dû comprendre ?

                -Je n’ai même pas le droit de t’en parler, hoqueta-t-elle. Ordre du président.

                -Du président ? s’étonna-t-il avant de se reprendre : si tu ne souhaites pas me le dire, ce n’est pas grave, je ne t’obligerais pas à le faire mais, par pitié, calme-toi.

                Agathe s’éloigna légèrement de lui et se redressa tant bien que mal sur sa chaise en essuyant d’une main l’une de ses joues humides. Elle ne voulait pas lui parler de la Corée pour éviter qu’il ne s’inquiète mais, si elle ne disait rien, cela risquait d’être pire puisqu’il pourrait alors s’imaginer de terribles scénarios car elle avait mentionné sans le vouloir le président. Elle n’avait plus qu’une chose à faire. Entre deux sanglots, elle entreprit de lui raconter les évènements des dernières heures, en commençant par son entretien avec la rédactrice du journal. Elle n’oublia ensuite aucun détail de sa discussion avec le chef de l’Etat. Et elle lui parla finalement de sa fuite de son domicile pour échapper à celui qui la surveillait. Lorsqu’elle eut séché ses larmes et terminé ce récit complètement absurde, elle faillit regretter de lui avoir dit la vérité. Elle comprit alors avec soulagement que Guillaume la croyait sur parole, bien que cette histoire fût beaucoup moins crédible que la précédente.

                -Donc, résuma-t-il avec un calme qu’il voulait naturel, le président veut que tu te rendes en Corée du Nord avec quatre inconnus pour tuer un terroriste.

                -Que dois-je faire selon toi ? murmura-t-elle.

                -Je ne vois qu’une seule solution : tu vas aller en Corée du Nord, tuer ce terroriste et rentrer. Il n’y a rien d’autre à faire.

                -Guillaume, comment veux-tu que j’assassine un terroriste ?

                -Toi, je ne sais pas, mais c’est bien pour cela que vous êtes cinq, non ?

                Agathe ne répondit pas. Il avait raison. Les quatre autres personnes avaient très certainement les capacités de faire ce dont elle était incapable. Il restait néanmoins un problème de taille, qu’elle exposa bien vite à son ami :

                -L’un des quatre autres sera sans doute en mesure de venir à bout d’Hatori Honda. Mais une question subsiste : comment vais-je faire pour rentrer vivante ? C’est une mission suicide.

                -Ma réponse ne va pas beaucoup t’aider mais, pour rentrer en vie, il faut que tu restes en vie.

                -J’ai la terrible impression que cela sera plus compliqué que prévu, hoqueta-t-elle en craignant de se remettre à pleurer.

                -Je parie que tu en es capable. Dis-moi que tu vas revenir, cela peut peut-être t’aider à y croire, l’encouragea-t-il.

                -Je vais rentrer en France car l’opération sera un succès, tenta-t-elle d’affirmer avant d’ajouter : je te le promets.

                Il lui sourit d’un air rassurant. En réalité, il était tout aussi effrayé qu’elle à l’idée de la laisser partir pour ce pays dangereux mais il se devait de le cacher car il fallait impérativement qu’elle soit forte et il ne pouvait se permettre de l’angoisser davantage. Il devait se montrer confiant et certain de la réussite de l’opération afin qu’elle le soit aussi.

                De son côté, Agathe se sentait soulagée de lui avoir révélé la vérité. Elle savait qu’il n’ébruiterait pas cette information censée être confidentielle.

                On frappa à la porte. Guillaume mit quelques instants pour détacher son regard de celui d’Agathe puis il se tourna vers l’entrée de la pièce.

                -Entrez, demanda-t-il d’une voix forte.

                La porte s’ouvrit sur Thomas Robson.

                -Désolé de vous déranger, s’excusa-t-il, Guy, on a besoin de toi pour la scène quatre, tu peux venir ?

                -J’arrive, répondit l’intéressé.

                Thomas referma la porte, laissant seuls les deux amis. Guillaume se leva et tendit la main vers la jeune femme qui s’en aida pour se mettre debout.

                -Ça va aller ? l’interrogea-t-il.

                -Il le faut, soupira-t-elle en se forçant à sourire.

                -Reste donc avec nous, tu nous donneras ton avis sur la pièce et nous déjeunerons ensemble.

                -D’accord, accepta-t-elle.

                Ils sortirent de la loge et rejoignirent les autres dans la salle de spectacle. Agathe salua chaque comédien puis s’assit avec eux pour écouter Guillaume et Thomas jouer une violente dispute à propos d’une futilité. Guillaume craignait que son manque de concentration ne se ressentît dans son jeu mais il n’en fut rien. Il se figura que Thomas était le président qui avait décidé de façon totalement arbitraire d’envoyer Agathe en Corée et il déversa sa colère sur lui avec plus de férocité qu’un lion. A treize heures, ils mangèrent les sandwichs que Yannick Sana, le metteur en scène, avait eut la gentillesse d’acheter. Si Guillaume n’avait pas lancé de fréquents coups d’œil en direction d’Agathe pour l’obliger à avaler sa part, elle ne l’aurait pas entamée. Lui-même grignotait sans appétit son jambon beurre au goût vaguement amère, comme les adieux qu’Agathe et lui s’apprêtaient à s’adresser. Ils répétèrent ensuite tout le reste de l’après-midi et à 18h00, la petite troupe commença à se séparer car il n’y avait pas de représentation ce soir-là.

                -Veux-tu que je te ramène ? proposa l’acteur à la journaliste.

                -Non, merci, je vais prendre les transports en commun, murmura-t-elle, le visage blême.

                Il comprit sans difficulté qu’elle était terrorisée à l’idée de ce qui l’attendait le lendemain alors il décida d’insister :

                -Es-tu pressée ?

                -Euh, non, balbutia-t-elle, surprise par cette question.

                -Alors je te raccompagne en voiture. Avec les ralentissements qu’il y a à cette heure-ci, tu pourras perdre un peu de temps : le métro est beaucoup trop rapide.

                -Si tu veux, soupira-t-elle en se gardant bien de dire qu’elle avait l’intention de prendre le bus et non ce transport souterrain.

                Elle suivit donc Guillaume jusqu’au parking où sa voiture se trouvait garée. Ils prirent la route en direction de l’appartement d’Agathe.

                -Peux-tu ne pas me déposer dans ma rue ? lui demanda-t-elle d’une voix presque inaudible. Je ne voudrais pas que l’homme de main du président nous voie ensemble.

                -Pas de problème, répondit-il en s’efforçant de sourire pour lui redonner courage.

                Il envisagea un instant de changer de sujet mais il avait la certitude qu’il ne parviendrait pas à la détourner de ses préoccupations. Telle qu’il la connaissait, elle n’aborderait pas la question de la Corée elle-même et il était malgré tout persuadé que le meilleur moyen de refouler ses peurs, c’était d’en parler. Il se lança donc :

                -Tout se passera bien, tu verras. Toi et les quatre personnes qui t’accompagneront n’avez pas été choisis au hasard. Si vous avez été désignés, c’est que vous êtes les meilleurs, donc, l’objectif sera atteint et tu reviendras à Paris.

                Agathe ne dit rien. Elle savait qu’il affirmait cela pour qu’elle ne perdît pas espoir mais au fond, il n’y croyait pas plus qu’elle. Elle fit un suprême effort pour repousser les larmes qui lui montaient aux yeux, consciente que si elle en versait ne serait-ce qu’une seule, elle ne pourrait plus s’arrêter de pleurer.  Elle articula finalement avec peine :

                -Je t’ai promis que je rentrerais vivante, alors je le ferais. J’en suis capable.

                Elle avait ajouté ces derniers mots pour elle-même, afin de se donner du courage.

                -J’ai confiance en toi, ajouta Guillaume avec plus de détermination dans sa voix qu’il n’y en avait dans son cœur.

                Bien sûr, il était convaincu qu’elle tenterait l’impossible s’il le fallait pour revenir en vie, seulement, il souhaitait que le Destin ne mette pas trop d’obstacles sur la route d’Agathe. Lui qui n’était pas croyant, il espéra qu’un dieu, quelque part, accepte de protéger sa bien-aimée et lui réserve encore plusieurs dizaines d’années de vie.

                Le reste du trajet se déroula dans un silence religieux. La jeune femme ne cessait de faire tourner autour de son poignet le bracelet que lui avait offert Guillaume  à la précédente fête de Noël. Elle ne le quittait jamais et avait bien l’intention de l’emporter avec elle en Corée.

                Guillaume arrêta finalement la voiture derrière l’immeuble d’Agathe. Ils restèrent là, sans mot dire, pendant un long moment. Puis, la jeune femme détacha sa ceinture de sécurité et mis la main sur la poignée de porte. Elle s’apprêtait à faire le grand saut et elle ne découvrirait que bien plus tard si un élastique allait lui permettre de revenir à son point de départ.

                -A bientôt, murmura Guillaume, la gorge serrée.

                -Je… oui, bafouilla Agathe, livide.

                Elle éclata en sanglots. Guillaume fit un mouvement pour la prendre dans ses bras mais elle le repoussa sans lui accorder un regard, elle n’en avait pas le courage. Elle sortit précipitamment de la voiture, ferma avec brutalité la portière puis elle s’éloigna en direction de l’entrée qu’elle avait empruntée plus tôt, laissant Guillaume seul  et désemparé. Il ne réagit pas de suite mais quand il comprit qu’il risquait de ne plus jamais la revoir, il frappa violemment le volant de sa voiture. Comme il s’en voulait de n’avoir rien pu faire ! Il aurait aimé lui dire de s’enfuir, de ne pas rentrer chez elle ce jour-là. Oui, il aurait préféré quitter la ville avec elle, tailler la route, sans regarder en arrière. Au lieu de quoi, il l’avait laissé partir sans lui avoir dit à quel point il l’aimait. Maintenant il était trop tard et il ne pouvait plus rien faire. Il mit le contact, et démarra au quart de tour, pressé de retrouver son appartement où il pourrait se laisser aller à des pleurs qui n’étaient pourtant pas dignes de lui.


  • Commentaires

    1
    Camille.HK
    Lundi 20 Juin 2016 à 18:08

    "L’homme en costume la fit sortir de lourd bâtiment et la laissa monter dans une imposante voiture noire."

    Tu as fait une faute de frappe :) Bref, parlons de choses plus didactiques et utiles (je l'espère). Je trouve que c'est bien écrit, mais c'est assez difficile de ne pas se perdre dans l'histoire. Tu fais des flash-back intéressants mais ils ne sont pas liés (grammaticalement et par mise-en-page) au reste du récit ! On a un peu l'impression que tu les as glissés là après les avoir écrits et que tu n'as rien changé après.

    Après, c'est juste un avis personnel, je ne suis pas sûre de la fidélité du passage à l’Élysée. Je ne suis pas spécialiste des lieux, ni agent secret, espionne ou tueuse à gage (pas encore !), mais j'ai l'impression que ce n'est pas très plausible. Je m'explique : je pense que c'est impossible que le président soit seul dans une pièce avec une étrangère qui porte un sac avec elle (elle pourrait être armée) et s'occupe lui-même de lui enlever ses accessoires. Ajoute un garde-du-corps ou un agent de la DCRI, ça fait un peu plus crédible.

    Enfin, c'est un roman, tu peux me crier "TGCM" si tu veux ^^

    2
    Lundi 20 Juin 2016 à 20:57

    Je ne crierais pas "TGCM" pour la simple et bonne raison que je n'ai pas la moindre idée de ce que ça veut dire. ^^'

    Merci pour la faute de frappe, je vais corriger !

    Tu es la première personne à me faire des remarques négatives, je trouve ça bien, c'est ce qui aide à progresser, merci !

    Pour les flash-backs, non, je ne les avais pas écrit à l'avance. Une cousine m'avait dit qu'elle les trouvait plutôt bien insérés dans le récit et, honnêtement, je suis du même avis pour la simple raison que, je vois pas comment faire autrement : qu'est-ce que tu entends par "grammaticalement" ? Dans ce cas précis, le flash-back est annoncé par la réflexion d'Agathe qui s'efforce de penser à autre chose. Et pareil, qu'est-ce que tu entends par "mise en page" ? Le seul moyen de changer la mise en page, ça serait pour moi de faire figurer les flash-backs comme des chapitres séparés, mais bonjour la cohérence du récit. Une autre solution, ça serait de ne pas en faire des flash-backs mais de les présenter comme des "chapitres précédents" : je les mets tous au début du récit, dans l'ordre chronologique, avec des ellipses temporelles entre chaque mais la non plus, je suis pas convaincue. As-tu une meilleure idée ?

    Et oui, pour l'Elysée, tu as entièrement raison, c'est pas crédible une seconde. En terme disons de "topographie des lieux", c'est purement imaginaire mais comme c'est censé être secret, je la voyais mal entrer par la grande porte et être reçue dans le bureau du président.Après oui, je pourrais sans doute réécrire le passage. Je vais voir ce que je peux faire !

    Et pour la sécurité, soit le garde du corps reste avec eux dans la salle secrète, soit il la fouille avant de la laisser entrer. Oui, je pense que je peux rajouter une scène de fouille, ça coûte rien, et ça devient plus crédible. Je prends notes !

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