• JtlP.20 : Théâtre Marigny, Paris Le 15 avril, à 19h45

                Guillaume et Thomas se trouvaient dans l’une des loges du théâtre en attendant le début de la représentation. Thomas s’inquiétait pour son ami qui n’avait pas dit un mot depuis son arrivée dans l’après-midi. Le pauvre homme était complètement abattu. Il attendait que quelqu’un le sorte de sa torpeur en lui apprenant l’identité de celui qui avait survécu à Hatori Honda. Mais cette annonce, qui déterminerait son attitude des prochains jours, voire des prochains mois, ne semblait pas vouloir venir. Lorsqu’il saurait enfin qui était revenu en vie de Corée, soit Guillaume plongerait dans le désespoir le plus total, soit il revivrait. Mais à ce bonheur il ne voulait pas penser, craignant un nouvel espoir déçu.

                Silencieux, Thomas ne savait plus quoi faire. Il comprenait très bien la détresse de son camarade mais ne savait que faire pour l’apaiser. C'était bien la première fois que cela arrivait : il avait toujours été un soutien pour Guillaume que ce soit lorsque sa première petite copine l'avait jeté comme une vieille chaussette ou bien toutes les fois où, au début de sa carrière d'intermittent du spectacle, il avait dû emménager dans un appartement plus petit, faute de pouvoir payer le loyer. Ensemble, ils avaient survécu à toutes les galères, mais la situation n'avait jamais été aussi critique. Thomas s’était donc résolu à attendre, lui aussi, que faire d'autre ? Il avait allumé la télévision et guettait le début du journal de vingt heures dans lequel le nom du survivant serait peut-être révélé.

                Debout de l’autre côté de la porte close de la loge, Yannick Sana fulminait. Ses deux acteurs étaient scotchés devant le téléviseur et rien ne semblait les décider à monter sur les planches. S’ils refusaient de jouer la pièce ce soir c’était très mauvais pour la carrière de tous ceux qui travaillait avec eux, très mauvais. Il ne comprenait pas les raisons qui poussaient Avignant à rester dans cet état végétatif, lui qui était toujours si vif et dynamique, qui poussait toujours les autres vers le haut quand leur moral était au plus bas. Personne ne parvenait à le tirer de sa chaise, pas même Thomas qui le connaissait depuis toujours.

                -Quand vont-ils se décider à sortir de là ? lui demanda soudain Joséphine Blanchard, l’une des actrices qui jouaient dans la pièce avec Avignant et Robson, en passant près de lui.

                -C’est une excellente question, soupira Yannick. Dans vingt minutes, je défonce la porte.

                Pensant qu’il plaisantait, la jeune femme s’efforça de sourire bien qu’elle ne trouvât pas cela très drôle, mais Yannick était sérieux. Les spectateurs arrivaient et il était de plus en plus inquiet.

                De l’autre côté de la porte, une musique angoissante retentit : celle qui annonçait le journal télévisé. Thomas avait cessé de respirer, attendant l’énoncée des reportages qui allait suivre. Guillaume lui entendait la télévision plus qu’il ne l’écoutait. Le jeune présentateur prit la parole :

                -Madame, monsieur, bonsoir. A la une de l’actualité de ce 15 avril la réforme des retraites ne fait pas l’unanimité. Des centaines de personnes sont descendues aujourd’hui dans les rues de Paris pour manifester. L’incendie qui ravage les forêts du Var a causé la mort de deux personnes car une habitation n’avait pas était évacuée à temps. Le médecin en chef de l’hôpital de Vladivostok, en Russie, a confirmé aujourd’hui l’identité du seul survivant de l’opération « Hatori Honda ». Il s’agit d’une journaliste française, Agathe Rousseau, âgée de vingt-quatre ans. Le ministre des affaires étrangères en visite aux Etats-Unis…

                Silence dans la petite loge. Thomas se tourna vers son ami, un large sourire aux lèvres. A la mention d’Agathe par le téléviseur, des tremblements avaient sorti Guillaume de sa torpeur. Il dévisagea Thomas, n’osant comprendre. Avec un air interrogatif, il pointa un doigt vers l’écran. Robson hocha vigoureusement la tête et confirma d’une voix joyeuse :

                -Elle est vivante.

                Les épaules de Guillaume s’affaissèrent, comme si toute la tension des derniers jours retombait d’un seul coup. Il prit son visage entre ses mains et pleura de soulagement. Il ramena ensuite ses poings fermés sur son front, découvrant ses joues humides de larmes tandis qu’il riait. Thomas s’était approché de lui et ils s’étreignirent dans un geste fraternel.

                -C’était bien la peine de te mettre dans un tel état, plaisanta Robson en s’écartant.

                -Elle est vivante, répéta Guillaume. Vivante !

                -Oui, je sais, ils viennent de leur dire à la télé.

                -Très drôle, sourit Guillaume. Vivante, elle est vivante et elle va rentrer !

                -Il y a intérêt car toi, tu ne vis que pour elle, se moqua Thomas.

                Guillaume frappa amicalement l’épaule de Robson en guise de représailles. La porte de la loge s’ouvrit soudain dans un grand fracas. Surpris, les deux camarades se tournèrent vers celui qui venait de la défoncer d’un coup de pied.

                -Yannick ? s’étonna Robson. Ce n’était pas fermé à clef.

                -C’est donc pour cela qu’elle ne m’a pas résistée longtemps, répondit le metteur en scène, pensif. Tiens, Guillaume, tu t’es décollé de ta chaise ?

                -Je n’étais pas collé, j’étais juste assis, répondit le comédien avec sérieux.

                Dubitatif, Yannick ne répliqua pas. Il fronça les sourcils en apercevant les yeux rougis d’Avignant. Avait-il pleuré ?

                -Que s’est-il passé pour que tu te décides enfin à te lever ? demanda Sana.

                -Je t’expliquerais. En attendant, nous avons une représentation à jouer dans quinze minutes, estima-t-il en consultant sa montre. Et si nous allions nous préparer ?

                Thomas approuva d’un mouvement de tête et suivit Guillaume à l’extérieur de la loge sous le regard ahuri de Yannick qui leur emboîta finalement le pas.


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