• JtlP.22 : Aéroport Charles de Gaulle, Paris Le 18 avril, à 15h00

                Dissimulée derrière l’un des hublots de l’avion, Agathe observait la foule de journalistes venus, caméra au poing, immortaliser son arrivée. L’avion s’était posé depuis quelques minutes et la jeune femme sentait son angoisse grandir à chaque seconde. Placés en retrait à quelques mètres des journalistes, Agathe avait reconnu les silhouettes de plusieurs membres de sa famille, à commencer par ses parents. Elle fut étonnée par la présence de Jean-Paul, son frère aîné, qui vivait à Londres et qu’elle ne voyait que pour les fêtes de Noël. Pour finir, il y avait Maria, son amie d’enfance qui avait quant à elle emménagée à Lyon, ce qui n’empêchait pas les deux jeunes femmes de se voir régulièrement. Agathe fut déçue en remarquant que Guillaume brillait par son absence.

                Elle s’enfonça dans son siège ; elle n’était pas pressée de sortir. D’autant plus que les Russes qui s’occupaient de l’avion lui avait annoncé qu’une voiture l’attendait à l’aéroport afin de la conduire avec ses proches à l’Élysée où ils devaient rencontrer le président. Elle ferma les yeux en soupirant. Lui non plus, elle n’avait pas hâte de le voir. Une pensée traversa subitement son esprit et elle ouvrit brusquement les yeux. Elle les baissa sur sa jambe blessée et grinça des dents. Le rocher n’avait pas seulement entaillé sa chair, il avait aussi abîmé le muscle de sa cuisse et à cause de cela, elle devait marcher avec une béquille. Génial, la planète entière va me voir rentrer en France en boitant, pensa-t-elle. Elle aurait donné n’importe quoi pour que tous ces journalistes soient appelés ailleurs et ne la voient pas dans cet état. Certes, elle allait beaucoup mieux qu’il y a quelques jours car elle avait subit une transfusion sanguine pour compenser le sang qu’elle avait perdu et qui était à l’origine de son évanouissement mais elle ne se sentait pas suffisamment forte pour endurer une telle médiatisation.

                Son regard se posa sur les sièges vides tout autour d’elle. Elle n’aurait pas dû être seule. Ils auraient dû être cinq. Mais la dépouille de Lyov avait était abandonnée à Moscou et celle de Lena remise aux autorités allemandes. Restaient Michael et George, allongés quelque part dans la soute de l’avion. Des larmes coulèrent sur les joues d’Agathe. Cela n’aurait pas dû se passer ainsi. Pas un instant elle n’avait pensé qu’elle serait la seule à revoir ses proches. Elle se demanda si elle avait le droit d’être heureuse en ce jour de retrouvailles alors que les filles Turner venaient de perdre leur père et que le petit Siegfried Dusch n’allait jamais revoir sa mère. Quant à la fratrie Ivannovsky, elle devait sans doute pleurer Lyov. De tous, George était le moins à plaindre puisqu’il venait de rejoindre son épouse en héros, comme il le souhaitait. Et elle, Agathe Rousseau, serait la seule à porter les souvenirs douloureux de ce périple en Corée.

                Tout ce mélangeait dans son esprit. Elle ne savait plus si elle devait pleurer les morts, se réjouir de son sort ou au contraire se lamenter car elle était la seule encore en vie. Un homme la tira brusquement de ses réflexions.

                -Il est temps d’y aller, l’informa-t-il en anglais.

                Agathe sécha rapidement ses larmes et se mit debout en tremblant. L’homme lui tendit sa béquille. Elle l’agrippa avec toute la force de sa main gauche comme on se cramponne à une bouée de sauvetage.

                -Soyez le plus naturel possible, recommanda le Russe. N’oubliez pas que ces images vont faire le tour du monde, il faut faire bonne impression.

                Agathe le dévisagea sans comprendre. Il tenta de s’expliquer :

                -Vous savez, les dirigeants ont affirmé aux médias que vous, et les quatre autres, vous vous étiez portés volontaires pour l’opération Honda. Il est donc impératif que les circonstances réelles de votre départ en Corée demeurent inconnues du public, et de vos proches aussi bien entendu. Vous êtes donc une journaliste rentrant chez elle après avoir accompli une mission à laquelle elle a participé volontairement. Tâchez donc d’arborer un air satisfait.

                La jeune femme ferma les yeux un instant pour tenter d’assimiler les paroles de cet homme. Un rôle. Il lui demandait de jouer un rôle pour que cinq dirigeants puissent conserver leur image de marque. Elle savait depuis longtemps que le monde politique fonctionnait ainsi : il fallait taire certaines choses afin de faire bonne impression. Elle s’était promis de ne jamais agir ainsi sur les ordres d’une personnalité politique mais cette fois, il valait peut-être mieux garder ce secret pour elle. Pour l'instant.

                Elle darda un regard glacial sur le Russe et attendit qu’il prenne une initiative.

                -Encore une chose, conseilla-t-il. Faîtes toujours attention à ce que vous direz en public à propos de ce voyage en Corée. Moins le peuple en sait, mieux il se porte.

                -Vous croyez-vous au-dessus, du peuple ? ne put s’empêcher de rétorquer Agathe, un profond mépris perçant dans la voix.

                L’homme ne répondit pas, releva la tête pour paraître plus grand. Je prends ça pour un oui, pensa la journaliste. Le Russe s’approcha de la porte de l’appareil.

                -Allons-y, dit-il tandis que le panneau de métal coulissait.

                Agathe fut un instant aveuglée par la puissante lumière du soleil. Puis elle discerna la masse grouillante de journalistes. Plusieurs flashs crépitèrent. Elle inspira profondément l’air frais de ce milieu d’après-midi puis, s’appuyant sur sa béquille, fit un pas en direction de l’escalier qui lui permettrait de rejoindre le sol. Elle hésita un instant, ne sachant comment aborder la première marche. Elle résolut d’y poser d’abord sa jambe valide. Elle avança ensuite l’autre au-dessus du vide et prit appui avec sa béquille sur la marche suivante. Elle répéta mécaniquement ce manège jusqu’à arriver au bas de l’escalier. Le Russe était toujours sur ses talons. Elle regarda devant elle et fut frappée par la grande distance qui la séparait encore de ses proches. Tous leurs objectifs pointés sur elle, les photographes continuaient à la bombarder et elle se sentait de moins en moins à l’aise. Elle fit quelques pas hésitants sur le tarmac. Se remémorant les conseils du Russe, elle regarda sa famille et afficha un sourire heureux, quoiqu’un peu forcé. Elle adressa la même expression aux journalistes, en l’accompagnant d’un signe aimable de la main. Cette fois, elle avança  d’une démarche plus sûre, les yeux rivés sur les quatre personnes qui l’attendaient. Pendant un bref instant, elle pensa à Guillaume. Combien elle aurait aimé qu’il soit là ! Sa mère lui épargna les derniers mètres en se précipitant dans ses bras. Elle pleurait de joie.

                -Comme je suis contente de te revoir, je me suis fais beaucoup de souci, chuchota-t-elle au creux de l’épaule de sa fille.

                -Moi aussi, Maman, je suis contente d’être là, répondit Agathe sans conviction.

                Son père la serra à son tour contre lui sans un mot, sans doute trop ému pour parler. Ce fut au tour de Maria de saluer son amie.

                -Ne me fais plus jamais une peur pareille, la sermonna-t-elle gentiment.

                -Entendu, marmonna Agathe qui savait qu’une semaine plutôt Maria ignorait qu’elle se trouvait en Corée et n’avait donc aucune raison de s’inquiéter.

                La jeune femme faisait tout pour paraître heureuse mais rien ne parvenait à graver cette joie factice dans son cœur. Pourquoi n’es-tu pas venu, Guillaume ? Finalement, Jean-Paul s’approcha de sa sœur et la serra avec force.

                -Qu’est-ce qui t’as pris de partir là-bas ? lui demanda-t-il sur un ton de reproche.

                -Je ne sais pas, murmura Agathe d'un air absent.

                Tandis que son frère la tenait contre lui, son regard parcourut la foule de journalistes devant elle. Tous immortalisaient ce moment. Juste derrière la barrière de fer qui les empêchait de s’approcher, Agathe crut reconnaître sa collègue Alicia, un appareil photo à la main. C’est alors qu’elle le vit près d’elle. Leurs regards se croisèrent. Ils se sourirent. Il était venu.

                Jean-Paul fit un pas en arrière pour mieux regarder sa cadette. Mais elle l’ignorait, préférant sourire à quelque chose derrière lui. Il se retourna pour comprendre ce qui retenait son attention. S’il repéra un célèbre acteur parmi les photographes, il ne put saisir l’échange silencieux qui le reliait à sa sœur.

                Agathe avança légèrement. A la force des bras, Guillaume se hissa au-dessus de la barrière et sauta de l’autre côté. En quelques foulées, il rejoignit Agathe qui tendait la main vers lui. Il la serra contre lui. Elle lâcha sa béquille pour pouvoir mieux refermer ses bras sur lui. D’abord, il ne dit rien, se contentant de respirer son parfum. Puis il murmura à son oreille :

                -Tu es revenue.

                -Je te l’avais promis, répondit-elle simplement.

                Elle recula afin de regarder son visage rayonnant de bonheur. Ils s’embrassèrent. Des hourras furent criés par les journalistes mais ils ne les entendaient pas. Guillaume s’écarta un instant pour observer Agathe. Il l’avait vu boiter en sortant de l’avion mais à part cela, elle avait l’air d’aller bien et semblait heureuse de le revoir. Ils se sourirent et s’embrassèrent à nouveau, se souciant peu d’être observés. Lorsqu’ils s’éloignèrent finalement l’un de l’autre, ils continuèrent à échanger un regard amoureux. Guillaume se baissa galamment pour ramasser la béquille et la rendit à Agathe qui lui offrit son bras libre. Ils marchèrent ensemble vers la famille de la jeune femme. Personne ne parla. Tous sourirent. Obligeamment, le Russe, qui avait été rejoint par deux Français, les invita à se diriger vers une berline, la voiture qui devait les conduire à l’Elysée.

                -Il va manquer une place, signala l’un des Français à son collègue en désignant Guillaume d’un geste discret du menton.

                -Ce n’est pas grave, répondit Avignant avec flegme.

                -Je ne vais nulle part sans toi, exigea Agathe en resserrant son emprise sur le bras de Guillaume.

                Des regards gênés furent échangés car personnes ne voulait céder sa place au comédien. Ce dernier proposa alors :

                -Je n’ai qu’à vous suivre en moto.

                -Hors de question, écarta l’un des deux hommes, cela risquerait d’être mal vu par le président. Et par le public.

                Il avait ajouté ces derniers mots en lançant un regard insistant vers les caméras braquées sur eux.

                -Alors je prends la moto avec Guillaume, imposa Agathe. Vous n’aurez qu’à prétexter à votre public que nous voulions être seuls. Je suis certaine qu’il comprendra.

                Guillaume fut surpris par le mépris qui semblait percer dans les propos de la jeune femme mais ne s’en inquiéta pas ; il y avait certainement une raison. De mauvaise grâce, les deux gardes du corps acceptèrent.

                Suivi par le Russe, le jeune couple se dirigea vers la moto. Guillaume tendit un casque à Agathe et attacha le sien autour de sa tête. Il aida ensuite la jeune femme à la jambe blessée à prendre place derrière lui. Le Russe récupéra alors la béquille et la donna à Jean-Paul car il aurait été difficile de la transporter à moto. La voiture quitta le parking de l’aéroport, immédiatement suivie par le deux roues d’Avignant, sous l’œil avide des photographes, intéressés par cette scène particulière.

                Durant toute la durée du trajet, Agathe resta serrée contre le dos de Guillaume, les deux mains posées sur son torse. Elle souhaita que cet instant durât toujours. Guillaume quant à lui appréciait la proximité de la jeune femme mais avait hâte de mettre pied à terre afin de pouvoir dévorer la journaliste du regard. Toujours derrière l’automobile, ils arrivèrent finalement au cœur de Paris. A plusieurs reprises, ils durent s’arrêter à un feu rouge. Guillaume profita de l’un d’eux pour demander à Agathe :

                -Est-ce que ça va ?

                -Non, soupira-t-elle. Je n’ai aucune envie de voir le président.

                Le comédien ne répondit pas. Se trouvant derrière lui, Agathe ne put voir le sourire qui se dessina sur son visage. Les passants avaient rejoint les trottoirs, le feu de signalisation passa au vert. La berline démarra, s’engagea sur le carrefour et tourna à droite. Guillaume prit la direction opposée. En comprenant qu’ils ne suivaient plus la voiture, Agathe fronça les sourcils. Elle attendit qu’ils soient à nouveau bloqués par la circulation pour le faire remarquer à son ami.

                -Nous ne sommes pas obligés d’aller à l’Elysée si tu ne le souhaites pas, expliqua-t-il.

                -Pas sûr que le président apprécie.

                -Tant pis pour lui, ce n’est pas notre problème, répondit Guillaume avec fermeté en accélérant.

                -Un peu quand même, insista Agathe mais Avignant ne l’entendit pas.

                Il s’en voulait encore d’avoir laissé Agathe partir en Corée alors qu’il aurait pu la retenir. Il n’était pas question qu’elle fasse à nouveau quelque chose qu’elle ne voulait pas à cause de lui. Et il était bien décidé à ne pas se rendre chez le président.


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