• La liseuse, 1874, Pierre Auguste Renoir

    La Liseuse, Pierre Auguste Renoir, 1874, Musée d'Orsay, Paris

    Ce texte commence comme une ekphrasis (c'est-à-dire la description littéraire d'un tableau, je vous laisse deviner lequel !) et se poursuit comme un petit récit sur ce que m'a inspiré cette jeune femme. Je me suis placée du point de vue d'un observateur masculin, le peintre sans doute, ou en tout cas un artiste.

    Les plus littéraires d'entre vous remarqueront sans doute les citations de poèmes que j'ai repris à mon compte dans ce petit (très petit) récit. N'hésitez pas à me faire part dans les commentaires de ce que vous pensez être des citations, je vous dirais si vous avez vu juste !

     

     

                Il s’agissait d’une jeune femme blonde. Ses cheveux en batailles dépassaient de son élégant chapeau en fourrure d’un jaune doré rehaussé par la couleur noir d’un ruban. Elle portait une veste noire, et un foulard dans les mêmes tons que son chapeau, quoiqu’un peu plus orangé, encerclait son cou et retombait élégamment sur sa poitrine. Elle lisait un livre à la couverture sans nom et son visage aux traits fins et bien dessinés, au nez droit et aux sourcils sombres, exprimait une joie paisible tandis que ses yeux parcouraient les lignes avec application.

                Ses lèvres d’une jolie teinte rose à peine plus prononcée que ses joues remuaient parfois comme si elle goûtait les mots du bout de la langue. Elle tourna une page de sa main délicate et non gantée. Elle avait orienté le livre de façon à ce que la lumière de la fenêtre en éclairât les pages. Elle ne semblait pas importunée par la joyeuse effervescence qui animait la brasserie, pas plus que par les cris prolongés de chouette que lançaient les trains sur le départ dans la gare voisine.

                Où partait-elle ? Quelle destination illuminerait-elle de sa présence ? L’écoulement du temps ne l’inquiétait pas et inlassablement ses yeux poursuivaient leur mouvement avec précision. Elle faisait une lecture très agréable, à en juger par l’air serein de son visage. Parfois, elle esquissait un sourire. C’était le sourire d’une satisfaction muette et pleine d’empathie, comme si elle avait anticipé l’un des rebondissements de son livre et que cela lui fît le plus grand plaisir. Si elle lisait une histoire d’amour, alors celui qui aimait l’héroïne en secret venait de dévoiler ses sentiments, s’il s’agissait d’un roman d’aventure, alors le personnage voyageait paisiblement au-dessus de l’azur phosphorescent de la mer des Tropiques, si c’était un conte philosophique alors le candide héros venait de tirer une importante leçon de ses péripéties. Chaque hypothèse éclairait son visage d’une manière un peu différente et toutes ces lumières ajoutaient à son indicible beauté.

                A la regarder ainsi, je parvenais à nous imaginer, assis côte à côte sur une terrasse, sous l’ombre légère de feuilles d’un vert printanier, et savourant ensemble le calme et le bonheur. Parfois je baisais sa main blanche, dévotement et elle souriait. Je nous voyais aussi face à face dans un train, le paysage dans le cadre des portières courant furieusement mais sans jamais troubler sa lecture, en partance pour la plus belle des destinations.

                Elle ne levait jamais les yeux. Etaient-ils bruns, bleus, ou verts ? Je l’ignore. Sombres et intelligents, clairs et altruistes ? Tant qu’elle lisait, ils étaient pour moi tout cela à la fois. Longtemps j’attendis qu’elle détachât son regard de son livre et qu’elle me fît l’honneur de me laisser entrevoir les secrets de ses yeux. Mais la fatalité ne connaît point de trêve, le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve, et le remord est dans l’amour, telle est la loi. Alors je tremblais à l’idée que le charme fût rompu si advenait le moment où elle lèverait les yeux. Une crainte insidieuse me saisit soudain. Que ferais-je si un homme venait à briser l’harmonie parfaite de la scène ? Peut-être ne partait-elle pas et attendait paisiblement son retour. Et quand il arriverait, ce serait vers lui que son regard se tournerait. Cela était plus que je ne pouvais supporter. Alors à regrets, je me levais pour m’en aller. Adieu, belle inconnue, ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais !


  • Commentaires

    1
    Camille.HK
    Lundi 20 Juin 2016 à 17:28

    Rien que pour la fin, je t'adore... Non, je plaisante, le reste est très bien aussi, mais on reste un peu sur sa faim je trouve. Cette femme ne bougera-t-elle jamais ?

    2
    Lundi 20 Juin 2016 à 20:41

    Hihihi ! Je savais que la fin allait te plaire !

    Bah, elle a tourné une page d'un livre. Oui, c'est vrai, c'est pas top comme mouvement. Tu as raison, j'aurais vraiment pu développer davantage. Mais j'hésitais à la faire bouger un peu plus parce que ce qui intéresse le narrateur ce sont ses yeux, s'il les voit, ça rompt le charme. D'un autre côté, ça pourrait se faire, sur la fin du texte, une sorte d'effet coup de pioche (!). A voir, pour une éventuelle version 2 un peu plus longue que la première. Merci ! ^^

    Mais dis-moi, sinon, tu as trouvé les autres extraits de poèmes ?

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