• Les tigres de marbre

         Voici une nouvelle fantastique que j'ai écrite pour le cours de français en 4ème (autant dire que ça date) et que j'ai retravaillé l'année suivante pour l'envoyer au Prix Clara mais je n'ai pas fait partie des gagnants.

         C'est l'histoire d'Hector Folks, un avocat très cartésien qui se risque à passer la nuit dans une étrange auberge...

             En tant que psychiatre, je me dois de m’intéresser au cas de chacun de mes patients. Ceci est donc le dossier de Monsieur Hector Folks, avocat de profession, arrivé depuis quelques jours, ici, dans la maison de réinsertion d’Edimbourg. Chers collègues, voici donc ce dont il affirme se rappeler.

             Il neigeait en ce 20 décembre 1994. Les familles commençaient à se réunir pour les fêtes de fin d’années et bien peu de personnes circulaient dans les rues par ce vent glacial. Hector Folks, emmitouflé dans son long manteau, cherchait une auberge pour passer la nuit.

             Dans la quarantaine, on le pensait plus jeune mais ses cheveux bruns et bouclés grisonnaient sur ses tempes, lui donnant un air de sagesse. Sa silhouette, frêle mais élégante, rappelait les majordomes du début de ce siècle. Il portait un costume gris clair et soigné. Aux yeux de son entourage, il personnifiait la droiture ainsi que la vivacité d’esprit.

             Il se trouvait en Ecosse car il lui fallait s’occuper d’un riche client dans la région.

             Il interpella l’un des rares passants pour lui demander son chemin :

    « Excusez-moi monsieur, où pourrais-je trouver une auberge pour passer la nuit ?

    -Le quartier n’en possède qu’une seule, réfléchit tout haut l’homme. Allez jusqu’au bout de l’avenue, tournez deux fois à droite et elle sera dans cette rue sur votre gauche.

    -Je vous remercie, répondit aimablement l’avocat.

    -Faites attention tout de même. La légende dit qu’elle rend fou, frissonna l’inconnu.

    -Et comme vous le dites si bien vous-même, il s’agit d’une légende, merci et bonne soirée.

    -N’allez surtout pas prétendre que vous n’étiez pas prévenu. »

             Amusé, l’avocat suivit les directives du passant et trouva finalement sur sa route un bâtiment de style classique mais menaçant. L’arche au-dessus de la porte s’ouvrait tel une mâchoire rugissante. Des bougies allumées derrières plusieurs fenêtres les faisaient ressembler aux yeux jaunes de certains félins.

    « Deversorium periculosum » lut-il sur l’enseigne.

             Au même instant, une femme sortit de la bâtisse et la peur sur son visage fit sourire Hector, qui, difficilement impressionnable se dirigea vers elle.

    « Je peux vous aider ? offrit-il par politesse.

    -Oui, répondit immédiatement la femme en lui tendant des clés. Je n’en peux plus de cette auberge ! Prenez ceci, moi je pars vivre en Irlande, j’ai de la famille là-bas.

    -Mais… balbutia l’homme.

    -Ils vont me rendre folle, murmura la peureuse en s’éloignant comme si le diable était à ses trousses, son énorme valise sous le bras, laissant Hector, médusé, le trousseau à la main. »

             Mais qui ça, « ils » ? se demandait l’avocat. Sûrement des cafards, finit-il par conclure.

             Il passa la porte du bâtiment et alluma la lumière du rez-de-chaussée. Il s’agissait d’une grande pièce, mal entretenue, et avec seulement trois canapés de cuir brun en son centre et absolument rien d’autre. Il avança de quelques pas dans cette ancienne salle de réception puis se retourna vers la porte. Il sursauta, près de cette dernière une imposante statue de tigre aux yeux d’un vert aussi profond qu’une inquiétante forêt à la pleine lune trônait sur un socle en pierre. Monsieur Folks se ressaisit et son œil avisé remarqua que le félin était totalement sculpté dans un même bloc de marbre, blanc comme neige.

             Mais tout cela ne lui disait pas ce qu’il allait faire de cet hôtel que la femme venait de lui céder. Il décida d’y passer la nuit et d’apporter les clefs le lendemain à la mairie.

             Hector entreprit de monter à l’unique étage. Là, il éclaira la lampe. Ou du moins, l’ampoule puisque ce seul éclairage pendait au plafond. Elle n’éclairait que très peu et l’avocat dû forcer son regard pour se rendre compte qu’il se trouvait dans un petit couloir où donnaient cinq portes en sapin. Là encore, il découvrit deux représentations de félins, chacune postée à une extrémité du couloir. Seule la couleur de leurs iris les différenciait de celle du rez-de-chaussée. Pour l’une, ils étaient d’un bleu pâle rappelant un océan de nuages scintillants. L’homme se tourna vers la seconde. En ce qui la concernait, ses yeux reflétaient la chaleur de l’antre des démons.

             L’avocat s’immobilisa un instant. Quelque chose semblait avoir bouger derrière lui, près de la sculpture au regard clair. Il n’y prit pas garde et commença par se chercher une chambre. Il ouvrit l’une des portes. L’obscurité dans laquelle était plongée la pièce qu’elle dissimulait l’empêcha de bien voir ce qui s’y trouvait. Il appuya enfin sur l’interrupteur près de lui pour donner un peu de jour. L’endroit paraissait vaste car, comme pour le rez-de-chaussée, peu de meubles s’y trouvaient ; sur le mur du fond en pierres froides, deux fenêtres entre lesquelles se tenait un lit ancien au bois troué par les mites et aux draps couverts de poussière. Hector renonça à y dormir, éteignit la lampe et quitta la pièce. La seconde chambre, mieux entretenue, comportait une grande armoire en fer forgé. Une tête de monstre indescriptible figurait sur le dessus et le faible éclairage fournit par la lune au travers des vitres laissait s’étendre sur le sol une ombre fantomatique qui fit frissonner le rationnel avocat. Le lit à baldaquin se transforma bien vite aux yeux d’Hector en cage pour animaux dangereux et il claqua la porte.

             Dos à celle-ci, il s’épongea le front avec son mouchoir en tissu. Mais que lui arrivait-il ? Ce n’était qu’une chambre. Il secoua la tête pour retrouver ses esprits. Il se dirigea vers la troisième pièce mais, la main sur la poignée, renonça à l’ouvrir. Soudain, un grincement se fit entendre derrière lui. Il se retourna comme si un insecte l’avait piqué. Il porta son regard vers la statue aux iris de feu. Il lui sembla qu’elle s’était tournée de quelques pouces vers la droite et dardait sur lui un œil brûlant. Il inspira un grand coup. Non, ce ne pouvait pas être possible, il rêvait, assurément.

             La tension était palpable. Sa sacoche dans une main, il entreprit de resserrer son nœud de cravate de l’autre pour se redonner de la contenance, puis descendit l’escalier avec la ferme intention d’aller demander l’hospitalité d’un habitant de la rue, bien décidé de ne jamais remettre les pieds dans cet infâme endroit.

             Arrivé en bas, il constata avec effroi que le chat sauvage qui aurait dû se tenir près de l’entrée ne s’y trouvait plus. Il accéléra le pas et tourna la poignée de la porte. Fermée. La porte était fermée à clef. Il avait un peu de mal à comprendre ce qui se passait. Il fouilla fébrilement dans la poche gauche de son costume, puis dans l’autre et il lui fallut se rendre à l’évidence : il n’avait plus le trousseau que la femme lui avait remis. Paniqué, il se précipita sur la fenêtre en face de lui : verrouillée. Celle d’à côté aussi.

    « Cette auberge est un véritable enfer » murmura-t-il, comme pour se prouver qu’il ne dormait pas.

             Il ne croyait pas si bien dire. Comme il décidait de s’enfuir par l’une des chambres de l’étage et qu’il se dirigeait à grandes enjambées vers les marches successives y menant, un frisson d’horreur lui parcourut l’échine. Face à lui, tel Cerbère, son ombre ondulante semblable à une flamme, la sculpture aux yeux de braise l’observait, le fameux trousseau posé sur son crâne en guise de couronne, deux clefs dressées vers le plafond comme les cornes d’un diable.

             Hector hurla. Lâchant sa valise, il recula et vint se coller contre le mur, le regard fixé sur l’apparition. Celle-ci s’avança. Quand elle fut assez près de l’avocat, elle se prépara à bondir dans un crissement de marbre. Il l’évita maladroitement et courut en direction de l’escalier qu’il grimpa en vitesse. Il comprit une fois en haut qu’il avait commis une grossière erreur qui le mènerait à sa perte. Les deux autres statues se tenaient debout à côté de lui.

             Celle aux iris azurés le regardait avec la froideur d’un ciel couvert par des nuages d’orage menaçants. Ces derniers paraissaient bien réels car il pouvait voir se refléter des éclairs de fureur sur la face qu’il lui avait tout à l’heure parut attentionné de l’animal.

             Les pupilles dilatées pour mieux effrayer Monsieur Folks, le troisième bloc de marbre sculpté faisait plonger le pauvre homme au cœur d’une forêt malsaine éclairée par la pleine lune.

             Il sentit derrière lui la chaleur du voleur de clefs et un son strident provenant de toutes les sculptures en même temps se fit entendre. La douleur provoquée à ses tympans devint si violente qu’il s’évanouit.

     

     

             Hector se réveilla avec un terrible mal de crâne. Il se releva sur ses coudes et constata qu’il se trouvait dans la chambre au lit miteux. Les murs, crème, ne semblaient pas vouloir faire de lui leur petit déjeuner et il se détendit. Il comprit enfin ce qu’il lui arrivait. Il pouvait voir clairement ce qui l’entourait et il déduisit qu’il faisait jour. Il poussa un soupir de soulagement. Sans doute ses mésaventures de la nuit précédente n’étaient qu’un mauvais rêve. Il avait dû aller s’étendre dans cette pièce malgré l’insalubrité des lieux et s’endormir immédiatement.

             Soulagé, il allait se lever lorsque la porte s’ouvrit. Il se recoucha prestement. Il entendit un étrange son composé de grondements sourds se rapprocher lentement. Une sueur froide lui glaça le sang quand il comprit que la source du bruit se trouvait à la fois devant lui, à sa gauche et à sa droite. Il se força à imiter un ronflement mais la curiosité et la terreur qui le rongeaient étaient telles qu’il finit par battre légèrement des cils et par se risquer à ouvrir un œil prudent pour observer ce qui se penchait sur lui.

             Il poussa un cri d’horreur retentissant en reconnaissant les trois tigres de marbre de la veille, clignant des paupières et le fixant avec un intérêt certain. Il se leva brusquement, faisant fuir les entités de marbre qui descendirent l’escalier pour se réfugier en bas.

             L’avocat sauta hors du lit. Il lui fallait s’enfuir, de cela il n’avait aucun doute. Mais il restait catégorique sur un point, pas question de sortir dans le couloir et de croiser ces « choses ». Il se précipita vers l’une des fenêtres puis vers l’autre. Toutes deux étaient cadenassées. Il attrapa une chaise et cassa un carreau suffisamment large pour qu’il puisse passer au travers et sauta dans la rue déserte. Musclé, il atterrit souplement sur ses jambes et courut à perdre haleine au commissariat.

             La suite, Messieurs dames, vous la connaissez. Hector Folks a été diagnostiqué comme simple victime d’hallucinations. Il aurait été drogué par son client pour des raisons inconnues mais, croyant dur comme fer à ce qu’il m’a raconté, il a été interné ici.

             Par mesure de sécurité, la police a tout de même mené des investigations sur le terrain. Les statues n’existent pas, elles n’ont pas été découvertes. Pourtant, plusieurs personnes internées ici et ailleurs rapportent des témoignages semblables à celui de Monsieur Folks…


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